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Tribune : que valent les transitions politiques en Afrique ?

Publié le Jeudi 6 Octobre 2022
Tribune : que valent les transitions politiques en Afrique ?

Après la récurrence des coups d’État en Afrique francophone, il est important de s’interroger sur le sens même à donner à ces périodes de « transition politique », qui les suivent. Thierry-Paul Ifoundza, médecin-écrivain d’origine congolaise exerçant en France, nous livre ses impressions.

Les périodes de transition politique résultent des coups d’État ou des guerres civiles. Dans le continent noir, c’est l’Afrique dite francophone qui bat les records en termes de récurrence de ces périodes, le Mali, la Guinée-Conakry, le Burkina-Faso et le Tchad, pour ne citer que ces pays-là. Il n’est pas rare qu’un coup d’État succède à un coup d’État, apportant de fait un coup fatal à une transition à peine amorcée. Mais ce qui mérite une réflexion, ce n’est pas tant le caractère répétitif de ces événements que les raisons évoquées par les putschistes pour justifier leurs actes. Ainsi, « rectification de la trajectoire du régime de transition » est souvent l'argument de ces deniers. Tout celui de ceux qui modifient ou changent la Constitution évoquent l'adaptation du texte fondamental à la nouvelle donne.

Nul ne doute que la qualification attribuée à ces coups d’État (légitimes ou illégitimes, révolutionnaires ou rétrogrades) est souvent biaisée, voire arbitraire, selon que l’on se trouve dans un coté ou dans l’autre. Ces qualificatifs sont aussi biaisés par les intérêts de certains groupes...

Nous savons que ces coups de force itératifs sont d’autant plus préoccupants qu’ils surviennent à un rythme effréné, prenant de court les Communautés nationales et internationales. Ils engendrent une grande incertitude au sein des populations qui vivent en majorité de l’économie informelle, esquintent lourdement la crédibilité de ces pays africains vis-à-vis de leurs partenaires. Comment empêcher cette avalanche de coups de force ? Autant le dire tout de suite : il n’y aucune recette-miracle. Il appartient à chaque pays, dans la mesure où il est souverain, de se doter de moyens nécessaires à la bonne conduite de sa transition. Toutefois, aucune de ces transitions à ce jour n’a réussi, que ce soit au Tchad, au Congo, en Centrafrique, au Mali ou en Guinée-Conakry... Il faut donc repenser les transitions dans les contextes géopolitiques actuelles. Revenir à des transitions consensuelles, que définissait l’ancien premier ministre malien Moussa Mara dans une tribune de 2015 : « Elles se traduisent par la mise en place d'une autorité suprême (président), d'un organe exécutif, d'une institution législative et de différentes formes d'associations au pouvoir des forces vives afin d'élargir la base de ce dernier. (…) Elles ont besoin d'être menées dans un esprit de collégialité avec le souci de stabiliser la courte période de leur déroulement. Comme facteurs clés de succès, elles doivent être conduites par des hommes de qualité, indépendants, compétents et n'ayant pas d'autres ambitions que de remettre le pays sur les rails. Elles doivent engager des réformes constitutionnelles et législatives rendant les processus électoraux encore plus crédibles, transparents et participatifs que par le passé, avec une attention particulière sur l'égalité des chances des postulants aux responsabilités et l'équité de leur traitement pendant le processus. » 

Or les gouvernements d’union nationale des transitions politiques actuelles ne peuvent aboutir à un régime démocratique stable et fiable. Trop souvent, les membres qui les constituent ont des intérêts diamétralement opposés, retardant ainsi, ou faussant l’organisation d’une élection transparente. Après le renversement de Blaise Compaoré au Burkina-Faso, en 2014, l’élection présidentielle qui a suivi a été biaisée dès le départ, sans doute à cause de sa rapidité.

Mais une élection ne fait pas une démocratie, non ! Certes l’élection est une condition nécessaire de la démocratie, faut-il le rappeler ! Elle n’est pas en revanche suffisante. Technique et culture sont deux termes différents. Il eût fallu une transition assise avec la mission de préparer les élections à venir, en insistant sur le dépassement de chacun. En soutien de cela, il eût fallu une concertation nationale sous la forme d’assises nationales, ou d’états généraux de la nation. Si à l’issue d’une telle concertation, une charte et une feuille de route sont établies, la transition devra s’atteler à les mettre en œuvre, dans la mesure où cette charte découle d’un consensus des forces vives sur les objectifs de la transition, Dès lors, tout écart entrainera irrémédiablement, inéluctablement, une rectification vigoureuse par quels que moyens que ce soient…

A contrario, une transition politique qui ne bénéficie pas d’une adhésion populaire, et qui de plus navigue à vue, est une source d’égarements et de vulnérabilité. De déflagrations. Et donc, susceptible d’être évincée.

Un compromis national, avec une feuille de route bien établie, pourrait donc constituer une force de dissuasion des coups de force récurrents. Comme disent les médecins, mieux vaut prévenir que guérir. Bien entendu, cette feuille de route doit avoir l’assentiment du peuple concerné et non des institutions sous-régionales parfois à côté de la plaque, des adeptes d’un poids deux mesures. Très souvent, ce que ces institutions reprochent aux putschistes maliens, elles le taisent à ceux du Tchad. Une telle attitude n’est pas faite pour faire avancer les choses. Pas plus tard que mardi dernier, les envoyés spéciaux de la CEDEAO ont débarqué à Ouagadougou dans une ambiance pour le moins hostile. « Ils ont en effet été accueillis comme des chiens dans un jeu de quille par des manifestants qui se sont agrégés au bord de l’aéroport et vers Ouaga 2000. Situation qui a contraint  les émissaires à tenir la rencontre avec le capitaine Ibrahim Traoré dans les locaux de l’aéroport. Pour d’aucuns, l’organisation sous-régionale serait venue imposer son diktat au jeune capitaine qui vient de renverser le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba. En effet, Umaro Sissoco Embalo, le président en exercice de la CEDEAO, n’avait-il pas dans une déclaration condamné dans le principe cette révolution de palais venue mettre un coup d’arrêt à une transition officiellement fixée à 24 mois depuis le 1er juillet 2022 ? » rapporte L’observateur paalga du Burkina-Faso.

C’est dire que ces institutions, par leur ambiguïté ou duplicité, ne contribuent en rien à la réussite des transitions politiques. Leur image est très abîmée « aux yeux des populations qui voient en la CEDEAO par exemple  un simple syndicat de chefs d’État  au lieu d’être cette CEDEAO des peuples. Les plus méchants vont jusqu’à dire qu’elle reflète l’image d’un médecin après la mort qui voit toujours se nouer les tragédies sans réagir pour ensuite s’agiter quand le pire advient ».

En somme, rêver de transitions politiques apaisées en Afrique francophone relève davantage d’une perte de temps que d’autre chose. Trop de causes endogènes et exogènes les tuent dans l’œuf. Trop d’ambitions personnelles aussi : le cas du président tchadien en est l’illustration parfaite. Tel président se donne cinq ans ; tel autre se donne sept ans ! De vrais quinquennats ou septennats !

Thierry-Paul Ifoundza, Président de l’ACB-J3M 

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