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Thierry-Paul Ifoundza : « Le dernier sommet USA -Afrique présente un goût d’inachevé »

Publié le Lundi 19 Décembre 2022
Thierry-Paul Ifoundza : « Le dernier sommet USA -Afrique présente un goût d’inachevé »

Du 13 au 5 décembre derniers, s’est tenu à Washington, le sommet USA-Afrique sous l’impulsion du président américain Joe Biden. Un grand-messe, selon les organisateurs, aux fins de renforcer la coopération entre les deux parties, mais aussi de contrer l’influence sino-russe en Afrique comme l’un des objectifs avoués. Ce faisant, le président américain a promis une enveloppe de 55 milliards de dollars aux pays africains, sur une période de trois ans, une enveloppe destinée à développer le secteur privé et le numérique, à lutter contre l’insécurité et la crise alimentaire, à relever la santé et le secteur agricole… Toutes ces annonces, du moins ces intentions, aussi louables soient-elles, ne convainquent en rien Thierry-Paul Ifoundza, médecin-pneumologue et écrivain. Interview.

Pourquoi êtes-vous si réticent aux annonces du président américain sur l’aide aux pays africains ?

Thierry-Paul Ifoundza : Voyez-vous, je viens de lire Lettres à un Otage de Saint-Exupéry et j’y apprends « qu’aucun d’entre nous n’a le monopole de la pureté d’intention ». Sans doute les intentions ou, si vous voulez, les annonces du président américain sont louables ! Mais je dois rappeler que le précédent sommet USA-Afrique avait eu lieu en 2014 sous la présidence d’Obama, soit huit ans après. Et qu’est-ce qui s’est passé entretemps ? Beaucoup de choses ! Des coups d’Etats, des alternances mais aussi des guerres. La question qui me revient donc à l’esprit est de savoir pourquoi ce sommet n’a pas commencé par une mise au point de la politique africaine de l’Amérique de ces huit dernières années, en mettant un accent sur les promesses de l’administration d’Obama. Une telle évaluation nous aurait permis de voir les actions réalisées, d’évaluer le degré ou l’évolution du degré de dépendance des pays africains qu'a évoqué le président américain, etc. Les Africains ne peuvent prendre pour argent comptant les annonces de Joe. Biden. Le président américain aurait paru sincère s’il avait divulgué les données d’une telle évaluation, ce qui aurait d’ailleurs servi d’appui pour un nouveau départ d’une coopération gagnant-gagnant (win-win). Ce manquement crée donc un certain malaise parmi les Africains, parce qu’ils savent pertinemment que les USA ont une panoplie d’outils d’évaluation de ses actions en tout lieu et à tout instant.

Et du côté des dirigeants africains ? Étaient-ils à Washington avec des idées fortes ?

TPI : Il va sans dire qu’ils sont arrivés à Washington les mains vides, sans projets ni hommes d’affaires. Leur seule préoccupation, les finances indispensables aux projets de développement ! De prime abord, ses invités sont apparus comme dans une salle de classe où « les élèves répondent à l’appel du maitre, du gendarme du monde ». Ils sont donc venus pour écouter, pour savoir ce qu’ils doivent faire, puisque le maitre connait d’avance leurs préoccupations…

Ils sont arrivés les mains vides, dîtes-vous ! Ils sont repartis, en revanche, les poches pleines de promesses d’aide au développement…

TPI : Vous faîtes allusion aux 55 milliards promis par le président Joe Biden. C’est une somme énorme comparée à celle que l’administration d’Obama avait promise, soit 33 milliards de dollars. Mais cette somme va se déployer sur trois ans pour quelque cinquante pays. Disons un milliard de dollars par pays. Du grand n’importe quoi ! Les autocrates africains n’en feront qu’une bouchée, et, d’ailleurs, leurs comptes bancaires comptent plus que ça… Un montant vraiment dérisoire lorsque l’on compare avec d’énormes moyens financiers déversés à l’Ukraine en une année. Cette politique de deux poids deux mesures montre aisément la place dévolue à l’Afrique sur l’échiquier mondial.

Lorsque vous parlez des autocrates, à qui faites-vous allusion en particulier ?

TPI : Je pense en premier à celui qui dirige d’une main de fer mon pays d’origine, le Congo-Brazzaville. Que peut représenter une telle aide pour un clan aussi vorace que celui de Sassou ?

Vous diriez donc que ce sommet n’a servi à rien sinon à divertir les dirigeants africains ?

TPI : Je ne suis pas loin de le penser. Ça en tout cas un goût d'inachevé. Pour la réussite de l’événement d’une telle ampleur, il aurait fallu impliquer davantage les autorités et les sociétés civiles africaines durant la phase de préparation, à l’image de ce que fait la Russie pour la préparation du deuxième sommet Russie-Afrique prévu pour l’année 2023. L’on se souvient des déclarations du ministre russe des affaires étrangères, Sergei Lavrov, lors de sa dernière tournée africaine. A Oyo, ville de Sassou Nguesso, le chef de la diplomatie russe parlait du projet de la formation des commissions paritaires en vue de la préparation de ce prochain sommet. Sans préjuger du succès de celui-ci, il ressort de cette idée la volonté d’intégrer les doléances des Africains en amont du sommet. De mon point de vue, cette approche est moins condescendante, moins paternaliste que celle de l’élaboration de la planche à billets adoptée par les USA sans le consentement des Africains. Seuls les Africains sont à même d’identifier leurs besoins en matière de coopération. Mais il y a un autre manquement : les conditions d’octroi de cette aide financière. Est-ce que cette aide sera conditionnée par le respect des valeurs que les USA ont tant instrumentalisées, celles des Droits de l’homme ? L’on se rappelle qu’en 2017, le département d’Etat américain avait dénoncé sur un document d’une quarantaine de pages les violations flagrantes des droits fondamentaux du citoyen par ces mêmes autorités congolaises présentes à Washington. Comment comprendre la présence à ce sommet des présidents africains soupçonnés de crimes économiques et humains dans leur propre pays ?

Certains pays africains n’ont pas été invités à Washington…

TPI : En effet le Mali, le Burkina Faso, le Soudan et l’Erythrée étaient boudés. La raison évoquée ? Les coups d’Etat militaires survenus récemment dans ces pays. Un tel argument n’est pas solide, il est même néfaste, surtout les populations entières privées d’aide financière. Les Américains devraient se poser la question de la résurgence de ces coups d’Etat. Ensuite, les analyser.  Du reste, une douzaine de présidents africains francophones présents à ce forum, à l’exception de ceux du Sénégal et de la Centrafrique, sont issus de coups d’Etat anticonstitutionnels.   

Et la proposition d’inclure l’Union africaine dans le groupe de G20, comme un membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies ?

TPI : Elle parait séduisante a priori. Mais les Africains savent que cette institution africaine n’est pas indépendante, puisqu’elle est financée en partie par l’Union européenne…

Il a été abordé aussi, lors de ce sommet, la présence des paramilitaires russes en Afrique…

TPI : Ce n’est pas la première fois que les paramilitaires investissent un pays. Je vous rappelle que la guerre en Irak a été en partie menée par les paramilitaires et personne n'a trouvé rien à y dire. Maintenant que ce sont les Russes du groupe Wagner, les meutes deviennent très rugissantes. Or la logique aurait voulu que ce sommet se concentre davantage sur les relations de partenariat entre les deux parties, africaines et américaines, sans se préoccuper des actions de ses concurrents. Ça aurait été la clé du succès de cette rencontre internationale au vu de l’expertise dont disposent les Américains dans bien des domaines (économiques, sociales, scientifiques, etc.). 

Le plus important n’a-t-il pas été la question du renforcement du secteur privé en Afrique ?

TPI : Je sais d’avance que les entreprises privées ne vont pas améliorer fondamentalement la vie des Africains. Les Africains savent que si le secteur privé fonctionne très bien en Occident et aux USA, c’est parce qu’il y a des institutions fortes. Les pays occidentaux sont dotés d’instruments juridiques très forts garantissant l’essor du secteur privé. L’on peut imaginer sans trop se tromper le devenir de l’entreprenariat privé dans des pays rongés par la mal gouvernance, la corruption, l’impunité, etc. Selon moi, une telle approche risque de déposséder les Africains de leurs terres avec la complicité des dirigeants corrompus. Il ressort donc que ce sommet USA-Afrique a été caractérisé par l'impréparation, le choix inadapté des interlocuteurs africains, une exclusion des sociétés civiles africaines et, surtout, une approche irrationnelle voire émotionnelle visant à contrecarrer ses concurrents russes et chinois. C’est oublier que le développement économique de l’Afrique réside dans la diversification de ses partenariats et non dans l’alignement sur un seul. De ce fait, il revient aux Africains de savoir ce qu’ils veulent.

Entrecongolais.com

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