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Thierry-Paul Ifoundza : « Le Congo-Brazzaville est un désert médical »

Publié le Mercredi 24 Juin 2020
Thierry-Paul Ifoundza : « Le Congo-Brazzaville est un désert médical »

Thierry-Paul Ifoundza est médecin-pneumologue et exerce en France. Il vient de publier un livre, Congo-Brazzaville/Un Système de Santé dystopique (Z4 Editions) dans lequel il revient sur la faible démographie des professionnels de Santé au Congo.

Pourquoi dites-vous que le Congo est un désert médical ?

Thierry-Paul Ifoundza : Je n’invente rien ! Les chiffres parlent d’eux-mêmes ! Selon les statistiques issues de l'annuaire des Professionnels de Santé et publiées par le ministère de la Santé et des Population, en 2014 le Congo ne comptait que 454 médecins pour une population de 5 millions d'habitants, soit 1 médecin pour 11 000 habitants. Ces chiffres n'ont pas évolué. Sans verser dans l’hyperbole, le Congo est un désert médical… 

Il y a donc des contrées au Congo qui sont sans médecins ?

TPI : Tout à fait ! Il y a une inégale répartition territoriale des médecins ! Très peu de médecins dans la partie Nord du pays ; une forte concentration dans la partie Sud. Comment pourrions-nous expliquer cette disproportion ? En fait, cette répartition est proportionnelle à la densité de la population : la majeure partie de la population réside dans la partie Sud, Brazzaville et Pointe-Noire détiennent à elles seules 83% d’effectifs du personnel médical. Pour le reste, la répartition du personnel médical, dans tous les Départements, semble à peu près homogène tant en termes de médecins généralistes qu'en termes de spécialistes, à l'exception du Département de la Cuvette-Centre qui n'a aucun médecin-spécialiste. Concernant les pharmaciens, les données font défaut. Les besoins en paramédicaux (infirmiers ou infirmières, kinésithérapeutes, orthophonistes, assistants sanitaires, préparateurs en pharmacie, laborantins, etc) ne sont pas non plus couverts sur l'ensemble du territoire congolais : la plupart d’entre eux exercent à Brazzaville et à Pointe-Noire. Cette démographie médicale pose donc des problèmes d'inégalité territoriale d'accès aux soins. Bien que le personnel médical (et paramédical) soit important dans la partie Sud, l'offre de soins y reste cependant faible.

Pourquoi, en dépit des moyens financiers dont a disposé le Congo, ces effectifs n’ont-ils pas augmenté ? Pourquoi n’a-t-on pas créé d'autres Universités, ou Facultés de médecine, pour permettre au Congo d'affirmer son autonomie dans la formation de ses cadres de la santé ? Pourquoi les pays voisins, comme le Cameroun, ont-ils, eux, mieux réussi que le Congo dans la formation du personnel de Santé ?... Autant de questions qui laissent pantois tout observateur avisé, non ?

TPI : Le Congo compte une Université et une Faculté de Médecine… A cela s’ajoutent cinq écoles de formation paramédicale situées à Brazzaville, Pointe-Noire, Dolisie, Kinkala et Owando. Elles préparent aux métiers d'infirmiers, d’assistants sanitaires, des sages-femmes, de kinésithérapeutes, de laborantins, etc. Mais ces structures sont, de l’avis de tout le monde, obsolètes : les programmes d'enseignement ne sont plus uniformisés. Chaque école fait un peu du n'importe quoi. D’où la nécessité de changer de logiciel ; de simples mises à jour n'aboutiront pas à une formation moins incomplète. A défaut, il faut soit fermer ces écoles, soit les réformer en tenant compte des nouveaux référentiels en matière de soins infirmiers. Les Professionnels de Santé de la diaspora avaient même manifesté leurs intentions de s'impliquer dans la réforme de cet enseignement paramédical. Mais les autorités congolaises avaient refusé. Ou plutôt ils avaient confié cette réforme à un organisme canadien. Qu'en est-il aujourd'hui ? Il semblerait que, sur le terrain, aucun changement ne soit intervenu dans ces cinq écoles. Or tout pays qui aspire à son autonomie sanitaire doit être en mesure de former bon nombre de ses cadres sur place. Une partie peut venir d’ailleurs - après tout, des centaines de Congolais exercent en Europe. Mais la majorité, elle, des Professionnels de Santé, doit sortir du pays. Ce faisant, il est important que les autorités, politiques et sanitaires, se dépouillent de leurs idées toutes faites ou de leur tribalisme ; il est important que ces femmes et ces hommes, aux affaires, tournent un tant soit peu le dos à la cupidité...

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Tribalisme, cupiidité, etc, sont donc des maux récurrents au Congo ?

 TPI : Et je les aborde dans mon livre : je tente de comprendre pourquoi le pays n'avance pas. Ce qui vous frappe d’emblée, dans cette Faculté de médecine, ce sont les conditions dans lesquelles les étudiants travaillent : pas de matériel didactique et des auditoriums ; et, à cela, s’ajoutent l’exiguïté des salles de classes et la restriction du corps professoral, etc. Mais pour certains enseignants, tout y est normal. Ils ne voient pas de haie sur le parcours de la formation du personnel de Santé. Oh !... Ne soyons pas cruels ! Ils ont certainement fait le constat sur la banalité de « leur » Université. En revanche, l’analyse qui aurait dû leur permettre de prescrire des solutions efficaces, s’est barrée ! La peur de choquer ! La peur de perdre leurs prébendes ! Suivez mon regard ! La Faculté de médecine est en fait leur chasse gardée. En témoigne, le filtrage des dossiers de candidature à des postes d'enseignants. On privilégie les candidats avec lesquels on a une consanguinité ethnique (rarement morale ni professionnelle). Le critère de compétences s’éteint, vive la géographie, au diable l’histoire ou la compétence ! Combien de dossiers n’ont-ils pas été mis au placard, tandis que ceux des enfants, neveux, etc., de ces responsables sont acceptés, parfois même avant qu'ils aient terminé leurs études de spécialités médicales ? Ils n’ont pas encore fini leurs formations que déjà ils sont recrutés comme enseignants dans différentes Facultés de l'Université Marien N'gouabi.

A titre comparatif, le Cameroun voisin dispose de plusieurs Universités dont six universités d'État (publiques) et deux Universités privées dotées de Facultés de médecine, pharmacie et odontologie. En 2019, les Universités camerounaises ont formé 629 médecins-généralistes, 133 médecins odonto-stomatologues, 118 pharmaciens, soit 880 Professionnels de Santé par an. A ce rythme, dans 7 ou 10 ans, le Cameroun sera autosuffisant dans ce domaine. Toujours en 2019, les autorités camerounaises ont annoncé le recrutement de 1000 (mille) enseignants dans les Universités publiques. En fin de compte, elles ont recruté plus que prévu : 1237 enseignants-universitaires, au lieu de 1000. La nationalité, les diplômes et un âge limite en ont été les critères. Au début de cette année 2020, il y a eu une deuxième vague de recrutement de 500 enseignants. Et, en 2021, il est prévu une troisième vague de recrutement, toujours de 500 enseignants-universitaires. A contrario, il faut remonter à 2014 (ou 2015), pour trouver la trace d’un recrutement d’enseignants au Congo, mais un recrutement dérisoire d'une vingtaine d'enseignants à la Faculté des sciences de la Santé de l'Université Marie N'gouabi, sur des bases floues, voire même tribales. Les dossiers des Professionnels de la Santé exerçant à l’étranger ont été ignorés, ou plutôt jetés à la poubelle. Le prétexte ? Les médecins de l’étranger doivent d’abord aller « souffrir au Congo comme eux », responsables d'Université locaux. Mais de quoi souffrent-ils au fait ?

Propos recueillis par Entrecongolais.com

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