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Mort d’Aurlus Mabélé : retour sur le concert « Zimbabwe-Ndimbola », un grand moment de scène musicale

Publié le Lundi 23 Mars 2020
 Mort d’Aurlus Mabélé : retour sur le concert « Zimbabwe-Ndimbola », un grand moment de scène musicale

Décédé le 19 mars dernier en région parisienne, à l’âge de 67 ans, Aurélien Miatsonama, dit Aurlus Mabélé, sera dans un premier temps inhumé en France - pour cause de Coronavirus -, avant de rapatrier son corps au Congo, selon son manager, Jimmy Ouetenou, sur les ondes de la BBC. D’ici là, retour sur un moment mémorable de la scène musicale congolaise.  

Ce concert demeure à jamais mémorable. C’était un soir de 1975 ou 1976, au 115 de la rue Bakoukouya, à Poto-Poto, le troisième arrondissement de Brazzaville. Ça vous dit quelque chose ? Certainement !... Comment oublier ce bar mythique, Bouya Bar ? Un lieu bien connu des Brazzavillois ! N’est-ce pas ? Bouya Bar allait donc être le théâtre d'une sublime opposition de style musical ! L'orchestre Zimbabwe – par écho à la lutte de libération de ce pays de l’Afrique australe - et Ndimbola Lokolé. Le premier orchestre était issu du quartier Plateau des 15 ans dans le quatrième arrondissement, tandis que le second régnait à Poto-Poto. Soum Carol, Armand Kaba, Mac La Jeannot, Jean-Jacques Bayonne, Ntys, Papillon, Lazare Balossa, Ougos, Malapet, constituaient Zimbabwe ; Aurlus Mabélé, Mav Cacharel, Ngouala Jean-Baron, les frères Diaboua, Pédro Otsoua, Maboundou Cortez, composaient, eux, Ndimbola Lokolé. Les deux groupes revendiquaient le leadership brazzavillois ; les deux groupes se détestaient. Si Tout Choc Zimbabwe s’inspirait de l’orchestre zaïrois Zaïko Langa-Langa avec une once des harmonies de l'orchestre Les Bantous de Brazzaville, Ndimbola Lokolé puisait son style dans Isifi Lokolé, toujours du Zaïre.

Ce soir-là donc, c’était le combat du siècle, pour ainsi dire. « Ce que je garde comme souvenir d'Aurlus Mabélé, c'est ce concert mémorable de Bouya Bar, à Poto Poto. Aurlus Mabélé était la vedette-phare de Ndimbola Lokolé. Zimbabwé avait des têtes d'affiche comme Soum Carrol, Papillon, Mondo Laye, Bimbou G, etc », raconte Mawawa Mâwa-Kiese, fan de Zimbabwe. « On ne sait par quel miracle, pendant la prestation de Ndimbola Lokolé, le concert se termina, par un incident (coupure d'électricité?...), dont j'ignore la source... Toujours est-il que c’était la période noire de la culture congolaise. Toute expression culturelle des jeunes à travers les orchestres amateurs était mal appréciée par le PCT et l'UJSC. Nous étions accusés de délinquants, alors que la plupart de ces orchestres étaient constitués d'élèves et étudiants.  Avec le recul, nous comprenons que la question était ailleurs... », ajoute-t-il sur son compte Facebook. La guerre Zimbabwe/Ndimbola faisait se faire évader la jeunesse, inféodée dans l'idéologie stalinienne de l'époque.

Gustave Bimbou, alias Ougos, l’un des pensionnaires de l’orchestre Zimbabwe, ne parle pas d’autre chose que de ce fameux concert. « En 1975, un duel au sommet oppose Ndimbola et Zimbabwe – dont j’étais membre, l’un des guitaristes - au bar Bouya, en présence d'un public venu des quatre coins de Brazzaville. Ndimbola ouvrit les hostilités. C'était un peu calme. Mais quand Zimbabwe commence son tour de chant, le public acquis à notre cause est aux anges. Puis nous cédons la place à Ndimbola pour le deuxième set. Patatras ! Le concert se termine brutalement à la suite d’une coupure d'électricité. Pour le public, Zimbabwe avait donc gagné. Les fans de Ndimbola, eux, crurent aux fétiches. Quoi qu’il en soit, cette soirée demeure historique », estime-t-il.

Soum Carrol, l’un des leaders de Zimbabwé, sait pourquoi la rivalité avec Ndimbola était vive. En fait, analyse-t-il, Aurlus Mabélé n’avait pas digéré le départ de son guitariste-solo John Boxingo pour Zimbabwe. Un casus belli auquel il fallait répondre. « Cette rivalité, même si nous y avions pris goût, me paraissait à priori incompréhensive. Aurlus ne me prenait pas pour un chanteur ; sans doute était-il condescendant. D’ailleurs je ne me comparais pas à lui : il avait déjà un long passé d’artiste. Issu du milieu du Ballet, puis des groupes vocaux - Il a créé le groupe vocal "Les Kaké" (foudre en français) - la scène, c’était son domaine bien avant la naissance de Zimbabwe. Mais nous avions pensé nous, à Zimbabwe, que nous devions lui répondre. C’est comme ça que la guerre est née, une bonne guerre. Quant à dire qui l’a gagnée, je me contenterai seulement de ce fameux concert de Chez Bouya Bar », explique-t-il.  

Aucun doute Aurlus Mabélé était fait pour la musique ; et, surtout, pour la scène. Gustave Bimbou rappelle que Ndimbola avait popularisé la danse "Oya Sox" (allusion au cyclomoteur Vélo Solex) ; Zimbabwe, la danse "Nti silabo". 

Toujours selon l'ancien bassiste de Zimbabwe, les années 80 sonnent les départs pour l'Europe. Aurlus Mabélé se retrouve à Paris où il crée le groupe Lokéto Show. Aurélien Miatsonama tient le sommet de l'affiche jusqu'à la fin des années 90. Il révolutionne le tempo soukous, ce qui propulse sa carrière sur tous les continents. Les années 2000 seront très difficiles pour le prodige de Ndimbola. Hormis des problèmes personnels - un divorce et une maladie que n'arrange pas une vie de flambeur -, il souffre d’une extinction de la voix et ne montera plus sur scène jusqu'à la fin de sa vie, le jeudi 19 mars 2020 à 19h.

Bedel Baouna

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