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Livre : « L’âge de la première passe », un récit réflexif sur la prostitution des mineures au Congo-Brazzaville

Publié le Samedi 21 Mars 2020
Livre : « L’âge de la première passe », un récit réflexif sur la prostitution des mineures au Congo-Brazzaville

Rédacteur dans plusieurs revues, la NRF, Prétexte et Critique, entre autres, Arno Bertino, 45 ans, est un dramaturge et romancier français prolifique. Il est l'auteur du roman Des Châteaux qui brûlent, paru en 2017 et encensé par la critique. Cette année, il a publié L’âge de la première passe (Verticales/Gallimard), un récit qui montre (pour ne pas dire qui traite) la prostitution des mineures au Congo-Brazzaville.

L’auteur nous avertit : son livre n’est ni un Essai sur le Congo, ni un récit de voyages – à l’instar de Voyage au Congo d’André Gide -, non. « C'est assurément un livre sur les filles des rues » « rencontrées à Pointe-Noire et Brazzaville » et dont il a « voulu décrire la force et les blessures. Mineures n'ayant pas d'autres ressources que la prostitution, souvent orphelines et déjà mères, elles se métamorphosent dès la nuit tombée pour "faire la vie". Mais peut-être est-ce aussi un livre sur ce monde qui est le leur, avec sa misère et ses mystères, et sur ce qu'il a déplacé en moi...», ajoute-t-il.

Tout part d’une demande d’une ONG congolaise, l’ASI (Actions de Solidarité Internationale, qui pilote un programme de prise en charge des jeunes filles des rues). L’auteur effectuera, en tout, cinq voyages au Congo, à Pointe-Noire et à Brazzaville, entre novembre 2015 et décembre 2017. « L’ambition était celle-ci : animer un atelier d’écriture qui donnerait à ces mineures la possibilité de parler d’elles. Car l’écriture peut écarter la honte ; à moi de les aider à rejoindre leur histoire  malgré cette violence incrustée comme un destin auquel, à 13 ou 14 ans, elles commencent à croire, dur comme fer. Ce serait une marque d’infamie. A 13 ou 14 ans, elles commencent à désespérer, et c’est poignant. Mon rôle : les aider à éclater, par l’écriture, ces concrétions qui phagocytent et paralysent l’image qu’elles ont d’elles-mêmes. » (p26)

Une louable initiative, donc ! D’autant que les jeunes filles dont Arno Bertina va s’occuper finiront par pondre un texte : «  Dans la rue, on retrouve beaucoup de filles. Quand tu arrives où tu as tes habitudes, il y a toujours déjà des filles, alors si un homme se pointe ce n’est parce qu’une fille sera la première à l’aborder qu’il faudra rester immobile. Les autres iront quand même, et c’est ensuite à l’homme de choisir. Du coup les disputes entre filles sont très courantes » (page 27)

Des phrases - d’une limpidité sans faille - , parfois cathartiques, qui cinglent comme des cravaches. Tempo vif. Un récit tout bonnement prodigieux ! L’auteur se confronte même à la sémantique de certains mots congolais. Naza nduma ! Qu’est-ce à dire ? Jeune ou bordel ?  Au travers d’un échange, on découvre que ces jeunes filles, en majorité, se font un portrait moral dépréciatif. Des mots qui vous brûlent et glacent :  

« — Comment pensez-vous que les gens vous perçoivent ?
— Naza moto [ou motu] pamba ! (« Je ne vaux rien. ») Ou, à d’autres moments :
— Naza Ndumba.
(Cette réponse joue d’une malheureuse homophonie entre jeune fille et bordel. « Tu es bordel », « Je suis bordel ».)
Certaines filles se retrouvent prisonnières des mots : puisque la question de leur valeur est posée, elles afficheront un prix… et j’aurai peut-être une valeur, à force ! Mais il est si dérisoire, le prix de la passe ! Entre 1 500 et 5 000 francs CFA, soit le prix d’une assiette avec un poisson et une banane plantin dans un restaurant du centreville ! Comment se convaincre d’avoir une quelconque valeur quand l’accès à ta peau, à ton sexe, à ton cul, ne coûte qu’un poisson et une banane ? »
p28

Que dire d’autre ? On reste sans voix devant un tel témoignage. La prostitution, dans l’ensemble, est un débat millénaire. Dans le cas de ces jeunes filles, personne ne les oblige à se livrer aux fanges de l’indignité, ou à jouir de la propriété de leur corps. Mais elle est rarement un libre choix, la prostitution. « Le commerce de la chair est une « négation de la personne », écrit la philosophe  Sylviane Agacinski. A fortiori, lorsqu’il s’agit de jeunes filles de 13 ou 14 ans. « Et même quand ce commerce est librement choisi, « la liberté de se laisser asservir est une contradiction ».

Ce qui est remarquable dans le récit d’Arno Bertina, c’est qu’il ne donne aucune leçon de morale, non. Son regard est neutre. Un reportage ou un récit-documentaire. Certes le Congo est un cadavre vivant ! Un désert socio-culturel ! Mais la prostitution des mineures ne concerne pas que le Congo : c’est une problématique universelle. Seulement au Congo la mort de l’Etat fait que le problème soit beaucoup plus tragique que dramatique.    

L’âge de la première passe est, du reste et merveilleusement, un récit réflexif. L’auteur n’hésite pas, en effet, à convoquer ses expériences individuelles passées, pour aborder a posteriori la prostitution des jeunes filles congolaises. Dès le départ, il rappelle cette expérience avec une prostituée parisienne de 15 ans son aînée, et qu’il retrouve dans un autre arrondissement de Paris après l'avoir perdue de vue. « J’avais 25 ans, elle en avait 40, l’année où je suis allé la retrouver dans les parages de la rue Saint-Denis. (…) Mais un jour je ne l’ai plus trouvée et comme un chien perdu je suis souvent revenu à l’endroit où je savais qu’elle se tenait. » Le temps n’est donc pas linéaire, Arno Bertina brasse les « époques et les lieux au gré de sa progressive appréhension du terrain, entre les journées au « Foyer des filles vulnérables », les maraudes nocturnes et quelques virées dans les bars du cru ». 

Bedel Baouna

L’âge de la première passe d’Arno Bertina, Récit, 272 pages, 20 euros

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