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Livre : "Demande à la savane" de Jean-Pierre Campagne

Publié le Samedi 1 Juin 2019
Livre : "Demande à la savane" de Jean-Pierre Campagne

« Quand j’écris, je vais au mot le plus juste, percutant et limpide, sans circonvolutions ni clichés » (interview de Jean-Pierre Campagne du 7 septembre 2012 dans La République des Pyrénées). Demande à la savane illustre parfaitement cette phrase de Jean-Pierre Campagne. Il aurait pu, sans forfanterie aucune, ajouter dans cette interview : « Quand j’écris un chapitre, je vais au plus condensé d’un moment plein de sens pour mon protagoniste ». Car ce livre, ce sont : 60 chapitres, dont certains avoisinent les 600 caractères, pour 140 pages de texte. Pas moins de six personnages principaux, si l’on exclut le plus important : l’Afrique noire, ses villes, sa faune et sa savane. Un découpage au rasoir d’un scénario assez complexe, sans zones d’ombre et sans laissés-pour-compte. L’enchaînement rapide des chapitres ne nuit pas à la qualité de la lecture et à la représentation mentale des situations. Le tout reste fluide…

À lire Jean-Pierre Campagne, on flirte avec des records dignes d’un Guinness littéraire. Ce qui pourrait se réduire à une prouesse technique et stylistique qui suffirait déjà à capter l’attention des amateurs de roman noir, se double d’un récit parfaitement ancré et crédible dans une Afrique qui cumule les difficultés à sortir de la corruption, des trafics en tous genres et des luttes tout autant ethniques, séculaires que liées au récent terrorisme islamique.

Fin connaisseur du continent africain grâce à son expérience de grand reporter à l’AFP, Jean-Pierre Campagne situe l’action de Demande à la savane au nord du Kenya, dans le Parc de Samburu, connu pour ses zèbres de Grévy et sa forte densité d’éléphants. Or, malheureusement, dans un pays où « les Africains s’intéressent peu à la vie des animaux sauvages : ils les craignent, et, s’ils les observent, c’est pour les chasser, les manger », et où la pauvreté est un mal endémique, qui dit éléphant, dit aussi trafic d’ivoire, ici à destination de la Chine, et qui dit Kenya, dit menace terroriste en provenance de la toute proche Somalie agitée par la mouvance salafiste et djihadiste des Shebab. Le Kenya qui est justement devenu la cible des terroristes de par la présence de nombreux touristes occidentaux ; le récent attentat de janvier 2019 dans un complexe hôtelier de Nairobi, ayant fait une vingtaine de morts, reste gravé dans tous les esprits.

Contexte géopolitique tout tracé pour l’auteur et pour un récit où viennent se télescoper les destins d’hommes et femmes de nationalité différentes, d’origines sociales diverses et de moralités à géométrie très variable : une journaliste-reporter, un ancien flic kenyan, un ranger corrompu, une directrice québécoise du Programme de protection de la faune sauvage, un directeur du Parc originaire du Pendjab, un islamiste somalien, un trafiquant chinois, etc.

Des hommes et des femmes, tous ou presque fascinés par un pays où les gens vivent un rapport antinomique avec la nature : d’une part les traditions, le mode de vie et la culture Maasaï où l’harmonie règne entre les hommes et les animaux, d’autre part un territoire où les villes feulent au petit matin quand les bêtes viennent s’abreuver aux points d’eau, insouciants des braconniers qui les guettent entre les hautes herbes jaunies de la savane.

Un pays aux dés pipés d’avance, un pays de mort où le plus fort reste celui qui tient le premier en joue son adversaire, où un terrorisme aveugle peut s’attaquer à de jeunes collégiens dans leur sommeil, mais aussi un pays d’amour et de sensualité où le désir a l’odeur du bush et des feuilles d’acacia.

Jean-Pierre Campagne jongle avec ses personnages, les fait vivre et mourir avec la force de mots qui touchent l’âme, la chair et le cœur. Une proximité fictionnelle parfaite, une osmose parfois crue, souvent poétique, toujours vraie et qui emporte avec elle le lecteur, comme envoûté, au sein même de l’histoire. Ainsi cet extrait : « L’askari de nuit du Samburu Park ne se réveille pas au matin. Immobile, le cou rentré dans le col trop large de sa vareuse en laine épaisse, il dort à jamais. L’un de ses yeux au terne éclat fixe l’ouverture de la vitre fendue de la guérite, l’autre est caché par la paupière tombée, comme si une araignée avait fermé cet œil en glissant de son front.

Cœur léger a entendu chantonner dans la nuit. Quelles étaient ces voix qui envahissaient le ciel ? Ce n’était pas du swahili, pas du maasaï ni du kikuyu, il entendait une langue des sables aux mots rauques martelés par un vent fort et rocailleux, qui claquaient et se précipitaient les uns sur les autres, sans répit dans leur galop effréné… » (p.54).

Demande à la savane : l’alchimie du verbe et de l’action dans un roman noir.

Catherine Dutigny

Demande à la savane, Editions Jigal, 17 euros, 150 pages

Commentaires :

« Des phrases très courtes , des chapitres resserrés , procurant un style haché , des staccatos pétaradants en parfaite symbiose avec le sujet même de l'ouvrage! Une vision sans concession de l'âme humaine, noire, affreuse, débilitante…»

« Une écriture au fer rouge, une succession de très courts chapitres, des mots qui vont à l’essentiel, un souffle comme celui de la savane, une lecture d’une traite, en apnée et une brûlure à l’âme quand le livre se referme. Un immense auteur. »

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