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Littérature : Alphoncine Nyélénga Bouya vous donne rendez-vous à « Mombin – Crochu » en Haïti

Publié le Dimanche 3 Février 2019
Littérature : Alphoncine Nyélénga Bouya vous donne rendez-vous à « Mombin – Crochu » en Haïti

Du suspense... De l'angoisse... De la libération... Voilà le savoureux cocktail littéraire que nous offre Alphoncine Nyélénga Bouya dans son dernier roman, Le rendez-vous de Mombin - Crochu, paru aux éditions Le Lys bleu ! Tempo vif, style fluide et cathartique à souhait, une maîtrise parfaite de la caractérisation... Un roman dans lequel on se perd, on se fond. On s’abandonne lentement dans le pouls de ce ruissellement limpide, au rythme des glissements de points de vue, externe, interne et omniscient ; on se met dans la peau de cette langue qui se fait prodigieusement corps. Des dialogues époustouflants où s'imbriquent tension et charme. C'est ce mélange de la dureté, de la poésie et de l’amour, qui confère à ce roman un caractère unique. Oui, à l'instar de Photo de groupe au bord du fleuve d'Emmanuel Dongala, Le rendez-vous de Mombin - Crochu est un roman du réel et de la libération de la parole, cette parole longtemps contenue, refoulée. L'histoire : un matin, une femme reçoit une invitation à se rendre à Mombin-Kwochi (Mombin-Croch) sans plus de précisions. Angoissée, elle décide de s’y rendre, en compagnie de ses deux amies, Timie et Somathe. Toutes trois ignorent que le voyage sera long, comme le chemin qui mène à la connaissance, et qu’elles vont à la rencontre d’elles-mêmes, de leur moi intérieur, après avoir vomi leurs souffrances respectives…

Dès l'incipit - une merveille -, l'on sait déjà qu'il va se passer quelque chose qui vous séduit, voire vous angoisse. L'on veut savoir, ou plutôt on a la terrible envie de comprendre la suite. Extrait... « L’invitation m’a été remise par une petite fille en robe bleue et rouge à franges. Des petits coups frappés faiblement à la porte de mon domicile comme pour ne déranger ont été son entrée en matière. De personnes, il n’y a que moi et les ombres projetées par les rayons de lumière en provenance de l’extérieur. La fille à la robe bleue et rouge a les cheveux nattés ornés de rubans multicolores qui lui donnent l’air d’une messagère d’Ezili Freda, la divinité de la finesse, de la coquetterie, de l’élégance, de la séduction. Elle me tend un bout de papier duquel se détachent ces lettres griffonnées d’une main ferme : « Nous t’attendons à Monben Kwochi , samedi au lever du soleil ». Je n’ai pas le temps de lui demander qui elle est, d’où elle sort, ni qui m’envoie ce message. La gamine est déjà repartie comme elle était arrivée, sur la pointe des pieds, effleurant à peine le sol ! » Ici, il faut souligner la beauté de ce point de vue externe, comme pour déclencher le suspense. Qui est cette jeune fille ? Pourquoi cette invitation ? On se met à la place de la narratrice et on se pose mille questions. Pourquoi m'envoyer une invitation à Mombin -Crochu ? Doit-je m'y rendre au risque d'y laisser la vie ? Pourquoi moi et pas les autres ? Et si cette invitation n'était que prétexte à ma mort ?

" Meurs et deviens "

Pour tout dire, c'est à une mort symbolique que notre narratrice est conviée afin de « devenir ». Soit dit en passant, cette mort ne constitue pas le but, mais le chemin à emprunter pour arriver à soi. Il s’agit de se faire violence, de fuir même la pudeur, pour vomir tout ce que l’on a subi comme humiliations. Ne dit-on pas que le chemin vers soi ressemble parfois à une odyssée, tel Ulysse de retour de Troie ? « Je vous ai fait venir, pour vous aider à faire exploser le silence, à libérer la parole pour que vous vous retrouviez, pour que vous sachiez qui vous êtes, pour que vous ne vous laissiez plus valdinguer dans tous les sens sous les coups de ce que vous appelez le destin, le destin des femmes. Pour que vous compreniez que votre destin de femmes est entre vos mains et que nulle autre créature ne peut vous en détourner. Pour que vous vous rappeliez cet hymne de vos ancêtres que vous avez laissé les hommes s’emparer pour l’enterrer au fin fond d’une histoire qui s’est perdue faute de transmission : « Si tu ne peux défendre la terre de tes Ancêtres, donne le sabre de guerre aux femmes, elles te montreront le chemin de l’honneur. » (Page 157) On l’aura compris, le sujet du roman, intemporel et universel, renvoie à la souffrance de la femme, à toutes ces violences dont elle est l’objet. Que l’on soit au Congo ou en Haïti, la violence n’épargne pas la femme, argue Alphoncine Nyélénga Bouya au micro de la pétillante Vanessa Nguéma pour le compte de l’émission Génésis (à suivre bientôt sur Télécongo). La question donc de la « délocalisation thématique », de l’espace et du temps, ne se pose plus pour cette native de Brazzaville. D’autant qu’elle se considère comme une citoyenne du monde pour avoir voyagé. Déjà auteure d’un recueil de nouvelles, Makandal, mon sang, Alphoncine Nyélénga Bouya a la plume innée. Un sens aigu de la description et de la narration ; une romancière quoi ! Mieux encore, on dirait Planque. Oui, chez la Bruxelloise d’adoption, « le travail littéraire est toujours solidaire d'une recherche poétique et spirituelle. » Et c'est exactement là qu'on retrouve l'essence de l'écriture de Planque ! D’Alphoncine Nyélénga Bouya, donc. Travailler et retravailler, jusqu'à ce que les mots soient bien plus que des mots, que le récit s'élève au rang de poésie et ouvre sans qu'on s'en aperçoive à d'autres dimensions de l'esprit. »

Bedel Baouna

Le rendez-vous de Mombin-Crochu, Editions Le Lys Bleu, 18 euros

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