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Hommage- littérature : Il y a du Sony Labou Tansi chez Philippe N. NGalla

Publié le Mardi 16 Juin 2020
Hommage- littérature : Il y a du Sony Labou Tansi chez Philippe N. NGalla

Il y a vingt-cinq ans disparaissait Sony Labou Tansi, de son vrai nom Marcel Nsoni. Poète, romancier, dramaturge, il a laissé une œuvre tellement foisonnante que la postérité continue de s’en inspirer. Ainsi, Philippe N. Ngalla, fils de Dominique Ngoïe-Ngalla, vient de publier La ronde des ombres, un roman dont les procédés et le topos rappellent ceux de Sony Labou Tansi.

Juriste de formation, Philippe N. NGalla ne s’écarte pas pour autant du parcours de son père, de ses pères devrait-on dire. Si, biologiquement, il découle de l’auteur de Lettre d’un Pygmée à un Bantou, littérairement il trace son propre chemin, se cherche un prénom. En s’inspirant en partie des anciens. Son premier roman, La ronde des ombres (Le Lys Bleu Éditions), s’inscrit, pour ainsi dire, dans la lignée de… La vie et demie. Un roman immensément psychologique ! Un disséqueur d’âmes ! Oui, quarante ans après Sony, les bégaiements de l’histoire aidant, Philippe N. Ngalla revient sur la figure d’un homme puissant troublé par des apparitions. « Pile au moment où il amorçait sa descente vers le sommeil, écrit-t-il, tel un brigand attendant que sa victime fût complètement dans le noir pour lui enfoncer sa lame, les ombres ressurgirent […] Transi d’angoisse, la force lui manqua pour se réveiller et planter-là son cauchemar. Cette fois, en plus d’être effrayantes, les ombres étaient agressives, recouvertes de hideuses blessures » (p. 34). De quoi s’agit-il ? Sylvestre est un homme politique, plus redouté qu’aimé. Il est le président d’un pays d’Afrique subsaharienne. Autour de lui, un cercle de thuriféraires, de Conseillers aussi bien intéressés que cyniques. Seulement voilà, comme partout en Afrique, le pouvoir politique s’accompagne toujours d’une forte dose de métaphysique… Et le primat accordé à l’irrationnel joue parfois de sales tours. Sylvestre est assiégé par une armée d’ombres. Que peuvent vouloir signifier ces ombres ? La fin de son règne ? « Ses féticheurs n’arrêtent pas les ombres, ses méthodes d’apprivoisement de l’opposition ne fonctionnent pas » non plus. Des ombres informes surgissent à sa droite, à sa gauche, papillotements, tremblements tamisés, confettis de lumière… Sylvestre ne vit pas un drame ; il vit une tragédie. Impuissant. Sans moyens de défense.

Des ombres menaçantes, peut-être vengeresses, des cauchemars… Comment ne pas penser au fantôme de Martial dans La vie et demie de Sony Labou Tansi ? Philippe N. Ngalla est né l’année où paraît La vie et demie. Et, sans aller jusqu’à y voir une sorte de transmission de relais, mutatis mutandis, le réalisme magique comme matériau est frappant dans les deux romans. De même que dans La vie et demie, le surnaturel comme ancré dans un univers réel, traverse de bout en bout La ronde des ombres de Philippe Ngalla. Des arbres parlent, les éléments sont apprivoisés : « C’est alors qu’il se produisit quelque chose de prodigieux. Le plus grand, le plus puissant et peut-être le plus vieux des arbres se mit à parler. En fait, il grondait. » (p.22). Des personnages et des lieux incarnent le mystique : « La pièce inspirait le mystère dans son aspect effrayant. Le désordre d’objets inquiétants l’imprégnait de la lourde atmosphère des endroits malfamés. Un tissu d’un rouge vif recouvrait un pan du mur au bas duquel se trouvait une statuette au front proéminent, hérissée de clous, menaçante. Des ossements à ses pieds et les traces de sang pétrifié indiquaient les sacrifices rituels à la divinité ou à l’esprit qu’elle représentait » (p.62).

Pourtant, avec son ton grave, La ronde des ombres se démarque de la veine incisive, burlesque et satirique de Sony Labou Tansi. Mettant l’accent sur la psychologie torturée de Sylvestre, figure de l’homme universel confronté au tragique, le récit exclut d’emblée la rutilance. L’élan de sympathie suscité par les souffrances de Sylvestre, tour de force du récit, en eût été émoussé autrement. Difficile en tout cas de ne pas prendre en pitié cet homme empêtré dans une telle angoisse, fût-il un puissant « Le jour convenu pour découvrir les résultats des recherches de Mamou Cocton, Sylvestre transpirait la tristesse. Il jetait sur les choses un regard qui disait « adieu ! » (…) Son pas pesant avait l’allure d’une procession, silencieuse et grave. Il semblait le mener vers la sortie obscure d’une vie qu’il pensait terminer en apothéose. »

On peut convoquer Le commencement des douleurs, le dernier roman de Sony Labou Tansi. A Hondo-Noote, en effet, les habitants jouent avec le feu en défiant les éléments, par leur bombance. Sylvestre, dans La ronde des ombres, ne trahit-il pas les « esprits de la forêt » avant le siège des ombres ?

« Porte étendard du roman congolais, j’apprécie Sony Labou Tansi pour sa subversion sans concession et sa radicalité artistique. Affranchi de tout académisme, son art se veut l’expression de son iconoclasme et d’une imagination sans bornes. Lorsque le doute m’étreint quant à mes choix, Sony me rappelle que l’artiste ne peut exister sans acceptation de soi. C’est ainsi seulement que sa singularité peut enrichir le fonds culturel universel. Rares sont ceux qui, à travers un style fortement marqué par leurs écorchures propres (tel que le laisse entrevoir son œuvre), parviennent à se faire des émules sur plusieurs générations », estime Philippe N. Ngalla.

Marie Alfred Ngoma pour Adiac

La ronde des ombres,  204 Pages, Prix : 17.60€

 

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