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Congo-B : l'hommage de Jean-Marie Michel Mokoko à Gérard Boukambou

Publié le Vendredi 19 Juillet 2019
Congo-B : l'hommage de Jean-Marie Michel Mokoko à Gérard Boukambou

Incarcéré à la Maison d’Arrêt de Brazzaville, le Général Jean-Marie Michel Mokoko n’a pu assister aux obsèques de Gérard Boukambou, son ancien Conseiller principal, décédé le mardi 02 juillet à Brazzaville, à l’âge de 74 ans. C’est donc le cœur meurtri que l’ex-candidat à l’élection présidentielle a rendu un vibrant hommage, par écrit, à son compagnon de toujours.  

 

Chers membres de la famille Boukambou,

Chers compagnons,

Mesdames et Messieurs,

Lorsque j’ai appris, avec consternation, que mon ami, mon compagnon, mon frère, de plusieurs années de complicité, s’en est allé, le 2 juillet 2019, ma réaction a d’abord été celle de l’incrédulité, puis j’ai été traversé par un sentiment de révolte, imputable au fait que, quelques jours avant la funeste annonce, répondant à mon inquiétude aux nouvelles alarmantes de sa santé déclinante, fidèle à la générosité et la pondération qui l’ont toujours caractérisé, il a d’abord pensé à ma condition qui l’insupportait au plus haut point.

Il s’est contenté dans le message qu’il m’a fait parvenir au retour, de me rassurer, arguant que je ne devais m’inquiéter de rien, car il remontait doucement et sûrement la pente.

Aujourd’hui, je me rends compte que, comme à son habitude, il avait simplement voulu me ménager. Cette réaction, dans un contexte normal, ne pouvait pas me surprendre ; elle était celle de l’homme qui n’avait pas cessé d’être celui avec qui j’avais cheminé toutes ces longues années, toujours égal à lui-même. Ma peine est d’autant plus grande que le singulier régime carcéral auquel je suis contraint ne me permet pas, comme pour tous les autres deuils qui m’ont directement frappé ces derniers temps, de venir m’incliner et saluer Gérard pour une dernière fois. Gérard mon frère, mon compagnon de toujours, c’est le cœur meurtri que je me résous, à défaut d’être physiquement présent aux côtés de la famille, à t’adresser un message que j’ai eu beaucoup de peine à formuler, tant il y a à dire. Hormis nos deux familles, nombreux de ceux qui sont venus s’incliner devant toi ce jour, de nos relations, n’en connaissent que les aspects superficiels qu’ils ont perçus à travers des images fugaces que nous avions parfois laissé capturer.

Mesdames et Messieurs,

La perte de Gérard est un terrible coup de sort pour moi. Ce qui me liait à lui était plus fort que ces amitiés de circonstance que deux êtres humains peuvent être amenés à tisser parce que leurs destins se sont croisés. Il se trouve que la nôtre a eu pour fondement, dans un premier temps, la rencontre de nos familles, par le biais d’un mariage, puis nos convictions intimes pour le rêve et la passion que nous nourrissions chacun de son côté pour le Congo, notre pays, se sont croisés à leur tour et ont secrété cette osmose rarement vécue par deux personnalités forgées dans deux univers distincts qui ont fini par fusionner au niveau de nos espérances les plus intimes.

Si l’on s’était amusé à nous interroger sur les fondements de notre complicité, je suis persuadé que sans nous concerter, instinctivement, nous aurions répondu l’un et l’autre à la manière de Montaigne parlant de la Boétie : «Parce que c’était lui, et parce que c’était moi.» Il y a des situations dans la vie que, même les esprits les plus éclairés ne sauraient décrypter. C’est le cas pour ce qui nous liait, Gérard et moi, à telle enseigne qu’un de nos aînés, en guise de plaisanterie, nous avait affublés de l’affectueux sobriquet de « frères siamois ». Gérard était tout simplement devenu ce frère que mes parents biologiques ne m’avaient pas donné. Il était le meilleur d’entre nous à maints égards. Ce ne sont pas les membres de notre groupe de réflexion, qui a fonctionné pendant 15 ans sans interruption, qui me démentiraient si je rappelais à leur souvenir que sa vie était marquée, aux moments cruciaux, par le choix entre être fidèle à lui-même, relever chaque fois que nécessaire les défis qui se présentaient à lui, ou bien se renier et ne plus être lui-même, s’exposant ainsi au risque de devenir un de ces Hommes quelconques, comme il en existe malheureusement en ces temps-ci.

Son humilité non affectée qui s’accouplait bien avec son mépris naturel de l’ostentation, sa perspicacité et sa disponibilité permanente ont plus d’une fois subjugué ceux qui le rencontraient pour la première fois. Je pourrais nourrir ce message de maintes anecdotes et expressions qu’il affectionnait, et qui me revenaient souvent lorsqu’il voulait partager avec nous cette passion commune pour le Congo et les possibilités généreuses qu’on était en droit d’en attendre. Je me souviens de ce qu’il pensait du devoir que tout cadre devait au pays. Il aimait répéter comme un leitmotiv cette formule sibylline : « Ce n’est pas, dans un pays comme le nôtre, de faire son devoir qui est difficile, mais plutôt de savoir où il était ». Dans la même veine, il fustigeait les comportements arrogants qu’il exécrait particulièrement. Avec le flegme et le détachement que nous lui reconnaissions, il aurait rappelé que c’est dans la modestie et le silence que réside la vraie sagesse. Ces deux considérations que j’ai citées de mémoire nous donnent bien la vraie dimension de l’homme qu’on vient de soustraire à notre affection.

Ma très chère Joséphine, mon cher grand frère Julien, mes chers neveux et nièces,

Pour avoir, comme la plupart d’entre nous, perdu des êtres chers, je suis bien placé en cette circonstance douloureuse pour imaginer combien serait vain le moindre mot de ma part, pour essayer de vous distraire de votre chagrin causée par une aussi terrible perte. Toutefois, je ne peux m’empêcher de vous rappeler la consolation que vous ne manquerez pas de trouver dans la gratitude et l’admiration que reflèteront les marques d’amitié, de sollicitude que des nombreux témoignages de tous ceux qui ont connu Gérard, exprimeront. Tous reconnaissent en lui cet être généreux et mesuré, cet intellectuel besogneux, à la plume féconde et précise, qui combinait la beauté de la langue avec la rigueur du scientifique éprouvé dont il avait gardé les avantages.

Au sein de notre groupe de réflexion, il était notre plume. Il a ainsi contribué grandement à la conceptualisation avec méthode et rigueur de toutes nos références politiques, nous permettant de bien circonscrire notre vision partagée du Congo de nos rêves. Tu nous manqueras, mon frère Gérard. L’idée de te savoir parti est difficile à accepter. Tu n’es plus là, mais tu seras toujours là quand même parce que l’idéal pour lequel nous combattions restera le trait d’union qui nous liera à toi, car de là où tu seras, tu continueras par ton exemple à nous inspirer, pour que jamais la flamme qui a guidé notre action ne s’éteigne.

Pour nous les membres de ta famille et tes compagnons, le vide laissé par ton départ peut nous pousser à nous abandonner à un sentiment, tout à coup, de l’inutilité de toute chose, et à considérer que rien ne vaut rien. Mais, puisque la vie est là, et nous presse de continuer de vivre, peu à peu, la certitude apaisante nous rappellera qu’une vie droite, inspirée comme celle qui fut la tienne, ne cesse pas parce que la mort l’interrompt.

Adieu mon frère !

Que papa Julien, et tous ceux des nôtres qui t’ont précédé, t’accueillent à KINKEMBO où ton voyage terrestre s’arrêtera.

Adieu mon frère Gérard, adieu !

Général Jean Marie Michel Mokoko

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