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Congo-B-Brin d’histoire : quand Côme Mankassa demandait à Pascal Lissouba d’être au-dessus de la mêlée

Publié le Mercredi 16 Septembre 2020
Congo-B-Brin d’histoire : quand Côme Mankassa demandait à Pascal Lissouba d’être au-dessus de la mêlée

« Le culte du souvenir, c’est le respect de l’histoire », disait Samuel Ferdinand-Lop. C’est le souvenir d’un épisode déterminant de la vie politique de notre pays que je vais raconter ici. Un souvenir politique, sur les personnages de premier plan de la vie politique de de notre pays, d’il y a 28 ans.

De quoi s’agit-il ? Nous sommes fin 1992, quelques temps seulement après l’élection de Pascal Lissouba à la magistrature suprême. Le Congo sort d’une transition politique, issue de la Conférence nationale souveraine ; une transition mi-figue, mi-raisin. Le président Pascal Lissouba nomme un gouvernement avec à sa tête Maurice Bongo-Nouarra. Mais très vite, après quelques mois de gouvernement, une coalition de divers partis de l’opposition fait basculer la majorité à l’Assemblée nationale et vote une motion de censure. Elle exige la démission du gouvernement et la mise en place d’un nouveau gouvernement avec un premier ministre issu de la nouvelle majorité. Le président Lissouba n’en a cure, il maintient son gouvernement et dissout l’Assemblée nationale.

L’opposition, sidérée, dénonce un coup de force constitutionnel. Très vite, la tension monte. Les barricades sont montées, des actes de violence sont signalés ici et là dans les grandes villes. Ce contexte délétère ne laisse pas Côme Mankassa indifférent, qui craint que le pays ne sombre dans une guerre civile. C’est alors qu’il prend l’initiative de tenter une médiation entre Sassou et Lissouba - il connaît et côtoie les deux. Il propose la démission du gouvernement Bongo-Nouarra (je précise qu’il est membre de ce gouvernement), l’organisation des élections législatives anticipées, la mise en place d’une Commission électorale indépendante avec à sa tête un membre de l’opposition, en l’occurrence le professeur Makouta M’boukou. Après une longue discussion, le président Sassou accepte ces propositions. « Si vous êtes d’accord, monsieur le président, je propose que vous rencontrez avec le président Lissouba pour officialiser cet accord, ce qui serait de nature à faire baisser la tension au sein de la population ». Le président Sassou accepte le principe d’une rencontre au sommet mais y ajoute une condition : cette rencontre doit avoir lieu dans un lieu public, par exemple au Palais présidentiel, devant témoins, « le général N’Gollo, ministre de la défense, le général Mokoko, chef-d’Etat-major, vous-même professeur »…

Côme Mankassa est reçu le lendemain par le président Lissouba, pour lui rendre compte de son initiative. Lissouba est fortement surpris. « Quoi ? Il accepte vos propositions ? » Côme Mankassa répond par l’affirmative. Pascal Lissouba fait appeler le premier ministre, Maurice Bongo-Nouarra, qui ignore totalement les pourparlers en cours. Lissouba demande à Mankassa de tout reprendre devant son premier ministre. Persuadé qu’il ne lui revenait pas d’en informer le premier ministre, Mankassa regarde fixement le président Lissouba. Ce dernier comprend le sens du regard : « Côme, je ne peux mettre en place tes propositions tout seul ; il me faut impliquer mon clan. » Mankassa reprend tout. Quand il a terminé, le président Lissouba pose cette question à Bongo Nouarra : « Monsieur le premier ministre, est-ce qu’on peut faire confiance à Sassou ? » La réponse est instantanée et nette : c’est non ! Il sait de quoi il parle : il connaît très bien Sassou.  

Le président Lissouba accepte néanmoins le rendez-vous et le fixe dès le lendemain samedi. A 7h, quand Mankassa arrive à la résidence du président, tout son entourage est là : Augustin Poignet, Moukouéké, Tamba-Tamba, Moungounga, etc. Le président Lissouba vient à sa rencontre : « Monsieur le ministre Mankassa, je suis désolé ! Mon protocole a tout saboté... Q’à cela ne tienne ! J’ai rattrapé la situation en envoyant le général Mokoko relancer le processus. J’ai fixé à demain dimanche, à 9h, la rencontre. Elle aura lieu au Palais présidentiel. »

Cette rencontre n’aura jamais lieu.

Dans les rues, les tensions vont crescendo. La marche de l’opposition a fait trois morts au niveau du Centre culturel français. La veille, Côme Mankassa a entendu le président Lissouba tenir des propos très inquiétants : « Je vais mettre l’équilibre de la terreur ». Il paraît à Côme Mankassa que les deux camps sont dans une course à l’armement et qu’une guerre se prépare. Il lui vient l’idée de faire une déclaration à la radio pour dénoncer ce qu’il vient d’entendre. « Le Congo est en voie de libanisation. Une guerre civile menace le Congo. Monsieur le président, je vous demande d’être au-dessus de la mêlée, à faire reprendre les élections législatives anticipées…… j’invite l’armée à la stricte neutralité », dit-il à la radio.

Pour Pascal Lissouba, cette sortie médiatique est un affront. « Je l’ai suivie cette déclaration, mais c’est avant qu’il aurait fallu m’en parler ». Du tac-au-tac, Côme Mankassa lui répond : « Monsieur le président, quand j’ai proposé à Sassou un compromis, une sortie de crise, il avait semblé accepté. Sauf votre respect, ces propositions ont été mises en échec par votre camp. Cette fois-ci, j’ai tenu à prendre à témoin l’opinion nationale et internationale. » Et d’ajouter : « Monsieur le président, éviter de nommer le Général Yombi premier ministre. Je le soupçonne de bombarder Bacongo ; je vous vois prendre fait et cause pour lui contre Sassou dans le contentieux qui les oppose, qui n’est pas votre contentieux. (…) Si une guerre est déclenchée, vous ne la gagnerez pas ! Eviter de nommer Kolélas premier ministre, vous romprez l’équilibre politique de ce pays et la guerre n’en sera que plus intense. Avant de finir, sachez qu’ucun régime politique ne m’a enrichi dans ce pays, ce n’est pas le vôtre qui commencera. Je vous ai parlé du plus profond de mon cœur. Je reste chez moi à la maison. Le jour où vous me ferez signe, je viendrai. Dans le cas contraire, tant pis ! »

Aris Mankassa

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