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Au Congo, la « restauration de l’État de droit » passe aussi par les cadeaux à des journalistes

Publié le Dimanche 22 Janvier 2023
Au Congo, la « restauration de l’État de droit » passe aussi par les cadeaux à des journalistes

Dans son discours de politique générale, le tout nouveau premier ministre Anatole Collinet Makosso avait comme fil conducteur, priorité majuscule, « la Restauration de l’Etat de droit ». Nous y sommes !

Que les choses soient claires : il n’est pas interdit à un homme politique, fut-il simple figurant ou sublime Mouton de Panurge, d’être ami avec des journalistes. On choisit ses amis, après tout. Même dans des pays dits « démocratiques », on voit des journalistes dîner chez les hommes politiques. Non, il n’est pas interdit à un homme politique de faire des cadeaux à des journalistes ! Mais là où le bât blesse, c’est que journalistes et hommes politiques sont censés servir l’intérêt général, ce qui nécessite que l’on se déleste du poids de l’amitié quand il s'agit d'évoquer un sujet d'intérêt général. Ne pas relayer les dominations sociales, économiques et politiques au risque de bafouer allègrement les grands principes déontologiques. Ne pas applaudir les répressions, ne pas dresser des louanges aux hommes politiques, ne pas passer sous silence les crimes économiques, etc. Ces cadeaux, il eût fallu les faire en privé, en toute discrétion.

En recevant publiquement des mains du premier ministre congolais Anatole Collinet Makosso – dans l’étalage exagéré de son humilité, ce qui relève finalement du matalana, de l’amour-propre même, c’est-à-dire « le dédoublement réflexif par quoi je me préoccupe de l’opinion que les autres ont de moi… » (JJ Rousseau) – des ordinateurs, paraît-il pour les aider à « faire leur travail », ce qui a généré un déluge de commentaires sur les réseaux sociaux, quelques journalistes congolais ont franchi le pas. Quid de la « Charte des professionnels de l’information et de la communication », qui exige de  « Refuser tout avantage matériel ou pécuniaire suscité ou non de la part d'un service, d'une personnalité ou la qualité du professionnel, son influence et ses relations sont susceptibles d'être exploitées malhonnêtement » ? Sans verser dans une analyse grammaticale, le polyptote du dernier membre de la phrase a valeur d’insistance.

En décortiquant le geste de Collinet Makosso, dont l'intention est de s'acheter une bonne conscience, il achète en fin de compte les consciences. Et il va sans dire que sa « Restauration de l’autorité de l’État », qu’il ne parviendra jamais à accomplir, ne sera pas évoquée par les cadeautés. Et c’est bien dommage parce que, se disant « tolérant », il eût au moins accepté d’être interrogé sur son incurie. Le goût du débat contradictoire, éloigné des «égarements des contraires», n'est pas le fait de tout le monde.   

Vous avez dit « presse » ?

On peut comprendre aisément les difficultés des « rédacteurs de papiers » congolais à exercer pleinement leur métier, a fortiori dans un pays orthonormé par des restrictions imposées à la dignité de l'homme au nom de la sécurité ! De ce fait, ils s’attèlent à employer la rhétorique là où l’on a l’intuition d’un ouragan, tordant le réel saumâtre, par crainte des ciseaux d’Anastasie. Mais le journalisme au Congo, dans l’ensemble, n’est pas un métier ; c’est davantage un frénétique succédané de communication, une frénétique constellation de charabia incapable de tourner le dos à la surface pour ne privilégier que les reliefs et les dangers, échouant à l’embouchure de la vérité… Le métier, à tout le moins, nécessite une initiation, comme on devient un menuisier, et le savoir seul ne suffit pas pour l’exercer.  L’un des premiers pays africains à avoir eu une télévision, le Congo est pourtant dépourvu d’école de journalisme – tout métier s’apprend à l’école et non à la faculté. Résultat des courses : beaucoup confondent journalisme et communication. Du coup, il est fréquent de rencontrer un journaliste, du moins reconnu comme tel, en même temps conseiller d’un ministre, alimentant une immonde sassoulâtrie, au risque d’être décapité. Des gens dits journalistes – à l’image de l’ancien braillard-directeur de publication de Thalassa – qui quémandent au quotidien de l’argent !  Voilà le péché originel du journalisme au Congo !

Toutefois, il serait injuste de prendre tous ceux qui tentent d’émerger à la surface pour de pseudos-journalistes. Non. D’ailleurs, sur la photo de groupe, Arsène Sévérin se refugie derrière comme pour fuir l’indécence, au contraire de Sauve Gérard Ngoma Malanda, d'habitude si réservé et si clairvoyant, qui se fige en première ligne et on se demande ce qu’il a voulu montrer. Mais bon...

Vacuité

La presse, on ne le dira jamais assez, est tellement enchristée dans la cupidité et l’autocensure qu’elle ne produit rien. Enfin, presque. Il faut un effort surhumain, par exemple, pour regarder Télécongo, où on ne disserte in abstracto que sur les sujets futiles. Cette chaîne, pour paraphraser Pierre Bourdieu, « a cette propriété extraordinaire qu’elle donne presque toujours la parole sur le monde social (économique, culturel et politique) à ceux qui n’en connaissent rien et qu’elle donne très peu la parole à ceux qui pourraient en parler ». De même que dans la presse papier, y découvrir des rubriques de critique culturelle relève du miracle. Or ce ne sont pas les sujets et les questions qui manquent : pourquoi, depuis 1972, le Congo ne compte qu’un seul grand roman, La vie et demie de Sony Labou Tansi, un déploiement de puissance narrative et de caractérisations contingentes ? Pourquoi, depuis 1971, le Congo ne compte qu’un seul album musical intemporel, Le bucheron, de Franklin Boukaka ? Pourquoi le Congo manque-t-il à l’étranger de grands footballeurs ?

Allez, chers journalistes congolais, à vos papiers !

Bedel Baouna

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