Mikiliweb | Diasporas d'ici et d'ailleurs

Antoine Page Kihoulou : « Je me retire définitivement de la vie politique de la diaspora congolaise »

Publié le Jeudi 31 Décembre 2020
Antoine Page Kihoulou : « Je me retire définitivement de la vie politique de la diaspora congolaise »

Trente ans durant, il a été de tous les combats, en France, pour l’instauration de la démocratie au Congo. Cette année, il s’est porté candidat à la primaire de la diaspora pour l’élection présidentielle de mars 2021. Cette page est tournée. Antoine Page Kihoulou retire sa candidature et quitte pour de bon la vie politique au sein de la diaspora, pour se consacrer à l’implantation de son parti, Kimpuanza, au Congo. Entretien.

Vous emboîtez le pas à votre compagnon de lutte, Charles Madédé, qui a récemment annoncé son retrait deN'est-ce  la vie politique au sein de la diaspora. Que se passe-t-il ?

Antoine Page Kihoulou : il se passe qu’il y a un temps pour tout. Charles Madédé m'a pris de court. C'est un vieil ami, et notre compagnonnage au service de la collectivité date des mouvements de boycott des cours à l’université Marien Ngouabi. Donc vous pensez-bien que nous échangeons beaucoup... Un seul constat : le combat pour la démocratie au Congo au sein de la diaspora, c’est comme le mythe de Sisyphe, un tonneau des Danaïdes ! On tourne en rond ; aucune perspective…

N'est-ce pas une clairvoyance à postériori ? 

APK : pas du tout ! Depuis longtemps, je savais que la diaspora congolaise est une étrangeté. J'ai patienté, sait-on jamais... Hélas ! Aucune nymphose possible ! Si le retrait de Charles Madédé constitue donc une mise en jachère, le mien renvoie à un changement de terroir ! Je quitte la diaspora politique congolaise comme on quitte son pays, contraint et forcé, l'amertume sur la langue. Je ne ressens aucun remords, parce que je lui ai tout donné : ma jeunesse, ma vie privée, mes modestes sous, mon temps, et même mes ambitions littéraires et intellectuelles, car il me fallait être de veille, être sur le pont quand d'autres se préoccupaient de leur vie, de leur famille...  

La diaspora congolaise est une extension territoriale du Congo qui m'est devenue une sorte de bocal. Je veux prendre le large, je veux aller labourer et semer sur la terre ferme. Une autre page s’ouvre. Entrer dans l’analyse critique de cette expérience de 30 ans, en tirer les leçons pour me projeter vers la terre-mère, telle est ma préoccupation du moment, qui servira à l’implantation de Kimpuanza sur le sol natal.

Si vous ne ressentez aucun remords, il y a néanmoins quelques regrets…

APK : oui, le regret surtout de n'avoir pas pu monter cette « université de la résistance congolaise» à laquelle je tenais et qui aurait permis à mes jeunes camarades de lutte d'accéder à ce supplément de savoirs et de connaissances qui fondent un dirigeant politique. Sébastien Mationgo qui en aurait été l’animateur principal est tombé malade. Je crains qu'à la libération du Congo ces jeunes ne soient rétribués en monnaie de singe...

Avez-vous le sentiment d’avoir perdu du temps au sein de la diaspora ?

APK : oh non ! J’ai un métier qui me permet de vivre. La politique, au sein de la diaspora, servait de réponse à un appel irrépressible, celui de voir la démocratie s’installer dans notre pays. Je ne suis pas venu en politique par accident, et je n’ai pas commencé à lutter à l’issue du coup d’Etat d’octobre 1997, non ! Mon engagement au sein de la diaspora pour la démocratie au Congo remonte à 1990, au moment où un vent de démocratie soufflait sur les anciennes républiques soviétiques, quand s’effondrait le Mur de Berlin. Et longtemps avant, c'est le collège puis l'université qui m'ont appris le mot « interpellation »... C'est dire que je suis animé par une houle qui va au-delà des bris d'une dictature.

Votre retrait des actions politiques de la diaspora ne découle-t-il pas, en réalité, de l’échec de la primaire pour l’élection présidentielle ?

APK : je ne pense pas qu’on puisse raisonner en terme « d’échec » ! Il y a eu de l’engouement, certes faible, mais beaucoup s’y sont intéressés. J’ai voulu utiliser l’élection présidentielle comme une occasion d’affrontement politique avec la dictature, de tenter de remobiliser le peuple, de lui redonner espoir, à l’instar de ce que fit J3M, aller plus loin, ouvrir grandement la porte des possibles... Hélas ! La diaspora congolaise préfère le boycott stérile comme en 2009 ! J’ai été le seul candidat, et donc assuré de gagner la primaire. Ce n’est pas de cette façon-là que je conçois l’exercice démocratique. Puisque beaucoup jacassent sur les réseaux sociaux, pourquoi ne sont-ils pas venus s’exprimer dans un débat contradictoire ? Je constate néanmoins que la nécessité d’une primaire entre les opposants au Congo s’installe de plus en plus dans les esprits.

Comment qualifierez-vous la diaspora congolaise de France ?

APK : beaucoup font semblant de hausser le ton face à la dictature, en réalité ce ne sont que des voix atones. Ils jouent la montre, je veux dire qu’ils attendent que la dictature au Congo tombe d’elle-même ou grâce aux armées célestes pour enfin donner de la voix sur le terrain. Certains croient pouvoir faire tomber le régime de Brazzaville depuis ici. Or nous ne sommes dans cette diaspora que les porte-voix d'un peuple bâillonné, nous agissons par procuration, afin que la revendication légitime pour la dignité et la liberté du peuple s'échappe de la chape de plomb coulée au dessus de sa tête. L’activisme dans la diaspora a cette limite : au-delà de la fonction de représentation, elle n'est plus que brouillon au lieu d'être bouillonnement, elle est attentiste au lieu d'être duelliste.

Avez-vous sollicité vos camarades des Assises nationales du Congo dont vous êtes l’un des piliers ?

APK : Je suis un homme libre, dans l’action et dans le propos. On m’avait opposé la charte des Assises qui interdirait de se présenter à une élection organisée par la dictature sans m’entendre sur le fond, sur les attendus de ma candidature à la primaire. J’ai pris acte, je me suis éloigné des instances, mis en parenthèses ma fonction de secrétaire général.

Diriez-vous des Assises nationales du Congo qu’elles sont un égarement comme la majorité des structures politiques congolaises ?

APK : aucune structure politique de la diaspora ne démérite, chacune fait de son mieux. Il faut juste regretter l’esprit de clanisme que je subodore ici et là qui entrave l’éclosion des talents. J'ai été une espèce d'alpha pour les Assises, pour la diaspora : ma volonté de renouer avec l'esprit rassembleur de Rouen 2003 fit que de Sevran 2014 était né un élan enthousiaste finalement retombé et qui fait aujourd’hui des Assises, une association presque identique à toutes celles qui existent dans la diaspora. Nos alertes n’ont pas été entendues. Pas facile de pousser des intellos dans l’arène...

Quelqu’un dans la diaspora vous paraît-il crédible politiquement ?

APK : ils sont nombreux, les Congolais crédibles, en Europe et ailleurs. J'admire particulièrement tous ces cadets qui osent, ils me rappellent mes jeunes années par leur côté fougueux. Je veux juste qu’ils arrêtent les joutes sur les réseaux sociaux et se concentrent sur un défi : agir pour mettre fin à la dictature. Bonne année 2021 !

Propos recueillis par Bedel Baouna

Catégorie
Photos
Cliquez sur les vignettes pour agrandir