Mikiliweb | Diasporas d'ici et d'ailleurs

RDC : comment l’élite rackette les grands marchés de Kinshasa

Publié le Vendredi 6 Avril 2018
RDC : comment l’élite rackette les grands marchés de Kinshasa

Albert Malukisa, professeur à l’Université catholique du Congo et chercheur à l’Université d’Anvers (Institute of Development Policy), travaille depuis plusieurs années sur la gouvernance, dans plusieurs grandes villes de la République démocratique du Congo (RDC). La Libre Afrique.be l’a interrogé sur le cas des grands marchés de Kinshasa, qui montrent, en un saisissant raccourci, la réalité du pouvoir congolais. Entretien avec Marie-France Cros.

« Cette étude montre la nature prédatrice du pouvoir au Congo, qui repose sur des relations clientélistes, avec des acteurs étatiques en compétition pour l’accès aux ressources », résume le pr. Malukisa. « Les grands marchés de la capitale sont un bon exemple parce qu’ils représentent un enjeu important en raison des recettes qu’ils génèrent ».

 Mégalopole de quelque 10 millions d’habitants, Kinshasa compte quelque 400 marchés, où oeuvrent environ un million de commerçants. Mais tous les marchés n’ont pas la même importance. Les quatre plus grands dépendent de la Ville-Province de Kinshasa, donc du gouverneur et de son gouvernement provincial, explique le chercheur; les autres des communes. Il s’agit, par ordre d’importance, du Grand marché central, au centre-ville; du marché de la Liberté, à Masina; du marché Gambela, à Kasa Vubu et du marché de Matete dans la commune du même nom.

Partiellement contrôlé par la Présidence

« Le Grand marché », explique le pr. Malukisa, est « partiellement contrôlé – pour son Pavillon 1, le plus important – par la Présidence de la République: les recettes de ce Pavillon 1 échappent au comité de gestion du marché, auquel elles devraient revenir pour le bénéfice de la Ville. Cela a été découvert sous le régime 1+4 », nom donné au gouvernement de transition (2003-2006), qui vit Joseph Kabila, Président non élu arrivé au sommet après la mort de son père (2001), partager le pouvoir avec 4 vice-Présidents issus de diverses tendances politiques ou politico-armées (Jean-Pierre Bemba, Abdoulaye Yerodia, Zahidi Ngoma et Azarias Ruberwa).

 « Au départ, le pavillon 1 de ce marché était géré par un service de la Présidence nommé Réserve stratégique, dirigé par une parente d’un des vice-Présidents », raconte le professeur. « C’est si vrai qu’en 2005, lorsqu’un Libanais a voulu investir 10,5 millions de dollars dans la rénovation du marché, il a – comme c’est nécessaire en RDC – cherché un patronage (au Congo, on dit un « branchement ») parmi les proches du chef de l’Etat. Quand Joseph Kabila a nommé son Conseiller principal en Infrastructures comme gouverneur de la ville de Kinshasa, l’investisseur libanais pensait avoir un allié de grande envergure pour réaliser son projet. Malheureusement, il s’est heurté à la fameuse parente pour le Pavillon 1 du Grand marché, considéré comme la propriété de la Présidence, avec un certificat d’enregistrement illégalement obtenu. En définitive, le gouverneur et le Libanais ont dû renoncer à la rénovation du pavillon ».

Que rien ne change

En 2009, « cette position juteuse a été disputée à la fameuse parente par un autre conseiller du Président, qui l’a emporté: depuis les élections de 2006, le régime 1+4 avait disparu, affaiblissant ainsi les protecteurs de la dame. Aujourd’hui, c’est toujours un réseau clientéliste au sommet de l’Etat qui contrôle le Pavillon 1 de ce marché, au détriment de la Ville », explique le chercheur. Et de souligner que « quand les acteurs au sommet changent, vous devenez fragile si vous ne trouvez pas un parrain de remplacement ». Les bénéficiaires de ce système ont donc tout intérêt à ce que rien ne change au Congo.

Source : La Libre Afrique

 

Catégorie
Photos
Cliquez sur les vignettes pour agrandir
Commentaires
Votre commentaire