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Littérature : Ma future belle-mère, une nouvelle de Natasha Pemba

Publié le Mardi 18 Juillet 2017
Littérature : Ma future belle-mère, une nouvelle de Natasha Pemba

La Congolaise Natasha Pemba, basée au Canada, republie Polygamiques (Editions Doxa), dans une version retravaillée. Le recueil comporte huit nouvelles, parmi lesquelles Ma future belle-mère, une merveille. Explication de texte.

Dès l’incipit, le ton est donné : il s’agit d’un renversement des valeurs. Oui, à travers sa future belle-mère, la narratrice étrille sa propre mère. Extrait : « Lorsque j’ai mis les pieds pour la première fois chez mes futurs beaux-parents, j’ai quasiment haï ma mère. La gentillesse de ma future belle-mère m’a fait prendre conscience d’un certain nombre de choses. Elle m’a surtout dévoilé les défauts de ma mère. » On a envie de convoquer ici Voltaire dans ses Lettres philosophiques. Normal, Natasha Pemba est philosophe de formation ; elle est éprise de l’esprit des Lumières. Comme chez Voltaire, c’est la rencontre d’un être original qui fait réfléchir la narratrice à un comportement dont elle n’avait pas saisi le côté absurde. Oui, le procédé du regard étranger, celui d’un quaker chez Voltaire et celui de la belle-mère chez Natasha Pemba, a ceci de jouissif qu’il dévoile au grand jour les tares de l’autre soi. Un autre philosophe des Lumière, Diderot s’est servi de ce même procédé pour pondre Supplément au Voyage de Boungainville : par antithèse, il loue le mode de vie des Tahitiens et cloue au pilori celui des Européens. 
La troisième partie de ce texte, elle, renvoie au registre tragique. Un registre soutenu par des métaphores à faire frémir, des comparaisons splendides : « Avec des courbes féminines remarquables façon libellule, elle ressemble à une œuvre d’art taillée par le sculpteur divin lui-même. N’eut-été son intempérance face à l’alcool, maman épaterait sans cesse le monde. Ses hanches ? Elles font penser à des revolvers posés des deux côtés à proximité de sa région fessière. En bas de ses reins. Un véritable planisphère africain. Tel est le qualificatif qui sied à ma mère. C’est comme cela que les hommes de chez moi les aiment. Pleines par le bas. Pas étonnant que mon père soit tombé dans le panneau. » C’est une véritable tragédie que vit la mère – tourmentée par ses passions pour le passé et l’alcool - de la narratrice, si bien qu’elle émeut même le lecteur.
Certes ici et là quelques fautes de langue ! Mais cette langue, soutenue par une ponctuation affective, cadre bien avec le registre.  

Une maîtrise parfaite de la construction

La structure de la première partie de la nouvelle est très intéressante. Le premier paragraphe a pour but de séduire le lecteur et le second, pour l’amener à réfléchir. Ce faisant, la narratrice met la belle-mère sur un piédestal ; elle lui donne une voix importante.     

Mais la narratrice évite, à juste titre d’ailleurs, le portrait de la belle-mère. Elle bascule aussitôt dans celui de sa propre mère, en commençant par l’aspect physique. « Ma mère est une femme particulière. Elle mesure 1, 90 m pour 95 kilos. Elle est de teint clair. Ce trait particulier lui vient de son père, petit-fils de Portugais. Elle est sage-femme de formation. » Et d’enchaîner sur l’humeur : « Cependant on peut facilement la prendre pour une prof de français. Elle manie la langue de Molière avec aisance et accouche les mots comme elle accouche les âmes à la maternité. Maman utilise beaucoup le passé simple. L’une de ses phrases préférées est d’ailleurs « quand nous fûmes » ou encore, « à notre époque ». Et là ! Plus personne ne peut l’arrêter. Plus rien ne peut la dissuader. Un roulement de « r » ; caractéristique des gens de notre ethnie, même lorsque ceux-ci sont détenteurs des plus gros diplômes de l’univers académique. Ethnie du sud, les noupousses rouleurs de « r ». Cela est le signe du poinçon de la langue de nos ancêtres en nous. Et la boisson est l’assistante préférée de ma mère. Elle est la seule qui lui libère sûrement la langue. Pourtant si ma mère est une sage-femme, elle est loin d’être une femme sage. » On l’aura compris, Natasha Pemba jongle avec les caractérisations directe et indirecte, comme elle joue avec les chiasme et anadiplose. Une à une, les phrases retentissent comme des anti-lieu-communs. Chacune a un rôle à part entière. Leur succession brille de « mille feux » et nous montre une femme, une mère iconoclaste, une succession qui nous fait entendre une voix féminine en déphasage avec son temps, friande du passé comme le passé simple, plutôt que du présent comme l’instant présent.   

Bedel Baouna

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Une nouvelle qui ride et déride le lecteur!

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