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Jubilations philosophiques : de Lachelier à Macron

Publié le Jeudi 28 Décembre 2017
Jubilations philosophiques : de Lachelier à Macron

L’élection d’Emmanuel Macron à la présidence a provoqué, à défaut de vagues d’enthousiasme républicain, une vague d’ouvrages sur le sens de sa victoire et sur les origines intellectuelles du nouveau locataire de l’Élysée, particulièrement sur son compagnonnage avec Paul Ricœur. Mais, comme le disait Kant, il y a quand même une différence entre faire de la philosophie et faire le philosophe.

Paul Ricœur, Méthode réflexive appliquée au problème de Dieu chez Lachelier et Lagneau. Cerf, 246 p., 29 €
Jean-Noël Jeanneney, Le moment Macron. Seuil, 206 p., 16 €
François Dosse, Le philosophe et le président. Stock, 270 p., 19 €
Sandra Laugier et Albert Ogien, Antidémocratie. La Découverte, 213 p., 19 €

Il est intéressant de lire le mémoire de diplôme d’études supérieures (comme on appelait alors le mémoire de maîtrise ou de « master ») de Paul Ricœur, ne serait-ce que pour constater qu’en 1934 les étudiants faisaient des travaux un peu plus substantiels qu’aujourd’hui. Le futur auteur du Volontaire et l’involontaire (sa thèse, parue aux éditions Aubier en 1949) y discute les vues des fondateurs de la « philosophie réflexive française ». Le fond de cette tradition est kantien, même si elle puise aux sources de ce volontarisme français qu’on trouve de Descartes à Bergson et à Sartre : on ne peut pas connaître les choses en soi, mais seulement les phénomènes, et on peut connaître notre esprit non pas à travers la sensation, comme le soutenaient Condillac et les Idéologues, mais par la réflexion. Selon Jules Lachelier, le moi n’existe ni ne s’affirme que dans la liberté qu’il pose par sa volonté. La raison théorique doit céder le pas à la raison pratique, et l’action est le principe de l’être même. On ne peut pas poser l’existence de Dieu, mais on retrouve Celui-ci dans l’absolu incarné par la pensée réflexive. Renouvier développa à partir de là son « personnalisme », mais sans les accents théologiques, et Jules Lagneau – si l’on me passe l’expression – les spinozisa. Lagneau genuit Alain, son meilleur élève au lycée de Vanves, et ce dernier genuitJean Nabert, l’auteur de L’expérience intérieure de la liberté et le géniteur de toute une génération de professeurs de philosophie, mais aussi le personnalisme de Mounier, qui fonda Esprit. Le jeune protestant Ricœur se retrouva très vite dans ces thèmes de spiritualité et de foi rationnelle et dans ce « Dieu formel » : Dieu, c’est le devoir. Ricœur commente, en se commentant manifestement lui-même : « Le Gidisme – avant la lettre – n’a jamais séduit Lagneau : ne se donner à rien pour être libre de se donner à n’importe quoi… Il faut penser, agir, s’engager. » On croirait entendre le futur Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron, via Ricoeur, est manifestement, comme nous l’explique François Dosse, l’héritier de cette tradition volontariste et il ne s’est pas privé, durant la campagne présidentielle de 2017 et avant, de se dire philosophe ricœurien, sans qu’on puisse imaginer qu’il ait poussé cette fidélité jusqu’à lire Psychologie et métaphysique de Lachelier et le Cours sur Dieu de Lagneau. Mais le message s’est légèrement brouillé quand notre Rastignac de l’esprit est allé à Orléans, ville de Mgr Dupanloup et de Charles Péguy, chanter les louanges de sainte Jeanne d’Arc, puis faire visite au vicomte de Villiers en son « fief » du Puy du Fou, pour ensuite remonter, une fois président, les bretelles au frère de ce dernier, quand il était chef d’état-major, pour enfin corriger le tir en se présentant dans une base militaire déguisé en aviateur, un peu comme quand les Dupond-Dupont s’habillaient selon les goûts du pays. Il n’est pas évident que Ricœur aurait dit, comme l’a fait son élève à Alger, que la colonisation est « un crime contre l’humanité ». Le volontarisme de Macron a peut-être quelque chose de celui de Lagneau, mais la chance dont il a bénéficié par l’abandon ou la déconfiture de ses concurrents a plutôt quelque chose de la définition du hasard par Cournot : « rencontre de séries causales indépendantes ».

Peu d’hommes d’État ont été peu ou prou philosophes : Marc Aurèle, Élisabeth de Bohême, Christine de Suède, Bolingbroke, Fréderic II, Rathenau, Lénine. Peu de philosophes ont été hommes d’État : Machiavel, le chancelier Bacon, Tomàs Mazarik. On offenserait sans doute la mémoire de ces derniers si l’on ajoutait à cette courte liste Jean Lecanuet [1], Luc Ferry et Vincent Peillon, ou même Jean-Luc Mélenchon, qui plaça sa campagne sous l’égide du Φ de « philo ».  Et donc aussi Emmanuel Macron ? En France, malgré le film de Patrice Leconte, le ridicule ne tue pas, et le label « philosophe » est d’autant plus prisé qu’on l’accorde volontiers à quiconque a un vague vernis de cette matière, alors que dans d’autres pays il plomberait une carrière politique. On vend Platon et Descartes dans les kiosques : pourquoi ne seraient-ils pas sur la table de chevet de l’hôte de l’Élysée ? Le storytelling mis en place pendant sa campagne nous a raconté qu’avant de devenir l’assistant et le familier de Ricoeur pour la rédaction de son dernier livre, La mémoire, l’histoire l’oubli, l’élève des jésuites d’Amiens et du lycée Henri-IV a fait des études de philosophie à Nanterre avec Étienne Balibar, rédigeant sous sa direction un mémoire de maîtrise sur Machiavel, puis un DEA sur Hegel. Le professeur a déclaré ne pas se souvenir de l’étudiant nanterrien, et certains ont douté que le futur président fût vraiment philosophe. François Dosse, en véritable Froissart de la philosophie contemporaine, entend dans son livre répondre à ces méchantes langues et montrer combien Emmanuel Macron a recueilli l’héritage de Ricœur, qui est aussi celui de la deuxième gauche que ce dernier a inspirée, notamment à travers ses collaborations à Esprit. Il détaille les façons dont l’œuvre du Valentinois est présente chez l’Amiénois dans les thèmes de la mémoire, de l’identité nationale, des temps croisés de l’histoire et du récit, de la narrativité, et dans l’équilibre fragile entre le sens des principes éthiques et les contingences de l’action nourrie d’une réflexion sur la justice.

De tout cela, il ressort sans aucun doute qu’Emmanuel Macron dispose d’une culture philosophique que peu d’autres hommes politiques français ont pu avoir dans le passé, à part Guizot, Clemenceau ou de Gaulle (et ce n’est pas faire insulte à ses prédécesseurs immédiats que de noter qu’il a plus de lettres qu’eux), et qu’il a incontestablement un vocabulaire et des préoccupations témoignant de la fréquentation assidue du philosophe de Temps et récit. Mais la lecture de ses interviews et discours manifeste plutôt le type de rhétorique qu’on apprend à Sciences Po et à l’ENA, où l’on est supposé affirmer fortement une thèse tout en se ménageant une porte de sortie vers son contraire. Quand Macron nous dit qu’il faut à la fois rechercher la vérité et l’admettre plurielle, on comprend qu’il n’aime pas le relativisme, mais on a bien l’impression qu’il a du goût pour le pragmatisme [2]. De toute évidence, Emmanuel Macron est un réformiste, mais, quand il intitule son livre Révolution, et qu’il nous dit dans la foulée qu’il voudrait que les jeunes Français aient envie de devenir milliardaires, on a beau savoir que la communication politique s’autorise à peu près n’importe quoi, on peut appeler cela du bullshit, ou de la foutaise, au sens d’Harry Frankfurt dans son classique L’art de dire des conneries. Quand François Dosse nous explique que sa locution adverbiale fétiche, « en même temps », « renvoie aux exigences d’une pensée tensive qui privilégie le ‟et” comme le fait Ricœur pour privilégier des médiations et penser ensemble des situations de double contrainte », on sourit, et on a plutôt l’impression que Macron a plus subi l’influence de l’éclectisme de Victor Cousin que celle de Lachelier. Ce dernier aurait sans doute remarqué que quand on conjoint A et non A, on obtient plutôt une contradiction qu’une tension. En revanche, quand on dit qu’on va faire A, mais qu’on fait non A, on ne se contredit pas : on ne tient pas ses promesses. Si c’est au nom du plus grand bien de l’État ou de la virtù, alors les politiques aiment à dire qu’ils sont lecteurs de Machiavel, et notre héros ne fait pas exception.

Jean-Noël Jeanneney, historien, se fait lui aussi chroniqueur pour décrire la campagne victorieuse de Macron. Deux mois à peine après l’élection du héros de ces ouvrages, il nous livre déjà son verdict. Il avoue son livre « fugace », et n’a pas jugé bon d’attendre plus de deux mois après l’arrivée au pouvoir de Macron pour l’écrire, mais il pense néanmoins pouvoir prendre assez de recul pour tracer quelques lignes de généalogie macronienne. Il souligne la filiation ricœurienne, mais se concentre plus sur la séquence énarchique et banquière du personnage, il le voit tantôt héritier du saint-simonisme, tantôt du bonapartisme, et fait des rapprochements intéressants entre les ralliements politiques dont il a bénéficié et ceux dont bénéficia de Gaulle en 1958 au moment de l’effondrement de la IVeRépublique, et le gouvernement dit « de concentration » de Waldeck-Rousseau en 1898-1902, juste après l’affaire Dreyfus. Ces rapprochements sont éclairants, mais j’ai été surpris que Jeanneney n’ait pas comparé l’élection de Macron à celle de Louis-Napoléon Bonaparte, qui fut élu président de la République à quarante ans à la suite de l’annulation réciproque de ses principaux adversaires qui se croyaient tous investis par le destin républicain. Certes, Macron, tout bonapartiste qu’il soit dans la forme, n’est pas Badinguet [3]. Mais, comme il aime les symboles et qu’il a déclaré qu’il faut à la République « réinvestir le vide » laissé par la mort du roi, on espère que Jupiter ne va pas l’emporter sur Minerve, en se levant plus tôt que sa chouette.

L’élection de Macron s’est faite selon les règles de la démocratie, mais elle n’est pas un exemple de bon fonctionnement de la démocratie. Notre candidat n’avait jamais occupé de mandat électif, et après avoir obtenu 24 % au premier tour, l’un des scores les plus faibles de la Ve République dans cette configuration, il fut élu triomphalement, mais sur fond de plus de 25 % d’abstention et 11 % de votes blancs ou nuls. On me dira que de Gaulle passa au-dessus du MRP et que Giscard n’avait guère de bases électorales. Mais le lien aux gens (que l’on préfère appeler « peuple ») reste ténu, malgré son courant attrape-tout en Marche et l’échec de ses adversaires populistes, qui firent pschitt. Mais Macron n’a-t-il pas lui aussi flirté habilement avec le populisme ? Son discours aux fêtes de Jeanne d’Arc à Orléans le 8 mai 2016 est un chef-d’œuvre du genre.

Le populisme aujourd’hui, ce ne sont plus les mouvements nationalistes du XIXesiècle, ni la Rebelión de las masas d’Ortega y Gasset, ni les foules fascistes et communistes du XXe siècle, qui s’opposaient à la démocratie libérale, mais ce sont surtout, aujourd’hui, de puissants courants internes aux démocraties, dont le trait commun est d’être contre, sans qu’on sache jamais vraiment pour quoi ils sont. Qu’y a-t-il de commun aux forces qui ont porté Berlusconi, Viktor Orbán, Alexis Tsipras, Rodrigo Duterte et Trump au pouvoir, conduit au Brexit, déstabilisé l’Europe, et failli conduire en France et aux Pays-Bas des droites dures au pouvoir, sans parler des formes que ces courants ont prises dans le monde arabe, où les Hivers les plus noirs chassent les Printemps les plus ambigus ?

Il y a, je crois, deux sortes de composantes des sociétés contemporaines conduisant au populisme. D’abord des composantes passives : la grande méfiance envers les informations données dans les médias, envers les institutions politiques et sociales, combinée à une grande confiance envers les promesses et les bobards des individus qui prétendent parler aux foules. Ce n’est paradoxal qu’en apparence. La confiance est partout altérée, et tout le monde se sent victime et prêt à dénoncer des complots en même temps que prêt à attendre des réparations. La composante active est la démagogie : le fait, de la part d’hommes et de mouvements politiques, de flatter et d’accentuer les passions des foules.

Selon Sandra Laugier et Albert Ogien, « populisme » est un terme de dénigrement qu’emploient tous ceux qui, soit par convictions réactionnaires, soit par défiance élitiste du peuple assimilé à des masses dangereuses, s’expriment en réalité au nom des dominant.e.s. les auteur.e.s entendent dénoncer cette accusation parce qu’elle leur a été faite à la suite de leurs ouvrages Pourquoi désobéir en démocratie ? (2010) et Le principe démocratie (2014), dans lesquels il(elle)s prônent, face aux dysfonctionnements de la démocratie contemporaine, le recours à la désobéissance civile, et défendent les divers types d’actions radicales de ces dix dernières années, telles que les mouvements Occupy Wall Street, les Indigné.e.s, Nuit debout, Je suis Charlie, etc. Laugier et Ogien ne remettent pas en cause le régime démocratique, comme forme de gouvernement et système électoral. Mais ils entendent promouvoir des pratiques démocratiques, qu’ils appellent, en s’inspirant de Wittgenstein et de Stanley Cavell, des « formes de vie », au nom d’une conception plus positive de ce qu’est le populaire. Mais les contours de cette conception sont tout sauf clairs. J’avoue ne pas avoir bien vu en quoi « l’ordinaire » qui s’incarnerait selon eux dans les films hollywoodiens des années 1930 et 1940 comme Philadelphia Story et dans les séries télé comme Buffy et les vampires incarnerait mieux l’essence du « populaire » que des films comme La belle équipe ou La vie est à nous, d’autant que le personnage incarné par Katharine Hepburn dans le film de Cukor est tout sauf celui d’une roturière. L’une des grandes thèses de Laugier et Ogien est que la démocratie est une « forme de vie » tout autant qu’un type de régime et un principe d’égalité. Mais, si elle est une forme de vie parmi d’autres, comment déterminer laquelle est la bonne ? Les formes de vie, à la différence des principes et des règles, ne se critiquent pas et ne se justifient pas, elles se vivent, et les dictatures ou les ploutocraties aussi sont des « formes de vie ».

Comment distinguer les formes de vie qui sont démocratiques de celles qui ne le sont pas ? Sans doute celles qui impliquent que les gens aient voix au chapitre et se sentent écoutés sont meilleures que celles dans lesquelles les citoyen.e.s sont écarté.e.s des décisions ou trompé.e.s [4]. Mais si l’on dit, comme nos auteurs, que ce qui est vraiment démocratique, ce sont des « formes de subjectivité et d’expérience », qu’est-ce qui permet de faire le partage entre celles que voudraient revendiquer des courants autoritaires ou antidémocratiques, qui eux aussi se réclament de leur « forme de vie » et de leur « subjectivité ». Le populisme ne commence-t-il pas quand les règles du jeu cessent d’être claires ? Laugier et Ogien définissent la démocratie comme « conversation ouverte ». Mais quels en sont les critères ? Au moins la démocratie délibérative a les siens. Ils prêtent au peuple des compétences que les élites et les expert.e.s, selon eux(elles), lui dénient. Selon eux(elles), les citoyen.e.s ordinaires sont doué.e.s de compétences et de formes de sagesse collective que les élitistes leur dénient. Mais quelles compétences ? Laugier et Ogien vantent les « sciences participatives ». Mais celui(celle) qui fait de la « do it yourself biology » dans son garage (p. 79) aura-t-il ou elle pour autant une compétence pour décider quels sont les bons médicaments ? D’où tiennent-ils que les lanceur.s.e.s d’alerte font des actes légitimes et désintéressés? (p. 99). Il(elle)s semblent trouver démocratiques des pratiques comme le crowdsourcing, wikileaks, ou le zadisme, mais ne nous disent jamais en quoi elles le sont. Les participant.e.s à un quiz show qui « font appel au jugement du public » sont souvent bien déçu.e.s de suivre celui-ci quand il vote majoritairement « Sydney » à la question « Quelle est la capitale de l’Australie ? ».

L’intelligence collective est loin d’être un fait. Le fait, malheureusement, de la bêtise collective est au moins aussi saillant. Des phénomènes tels que « l’ignorance pluraliste », où les gens rejettent une norme dans leur for intérieur mais supposent à tort que les autres l’acceptent, sont toujours possibles. Accuser d’élitisme – notion elle-même jamais définie – toute forme d’inégalité ou toute compétence ou savoir d’expert est bien, quoi qu’ils en disent, du populisme et de la démagogie caractérisé.e.s. Plus ennuyeux encore, Laugier et Ogien ne nous disent jamais si les pratiques citoyennes qu’il(elle)s favorisent doivent ou non remettre en cause le principe du scrutin majoritaire. S’il(elle)s se revendiquent, comme il(elle)s semblent le faire, du républicanisme de Philip Pettit (p.179), qui définit avec Constant et Berlin la liberté positive comme non-domination, il(elle)s devraient se souvenir que les procédures de contrôle proposées par ce dernier n’ont rien à voir avec les formes de participation massives du peuple en corps. On présume que Sandra Laugier, qui a dirigé le « Forum des idées » du candidat à la présidentielle Benoît Hamon, ne remet pas en cause le principe du scrutin majoritaire. Mais il aurait peut-être été plus instructif d’apprendre d’elle les raisons de l’échec de la campagne de son poulain. L’autocritique aussi est une procédure démocratique.

Emmanuel Macron connaît certainement le proverbe cité dans l’introduction aux Principes de la philosophie du droit : « hic Rhodus hic saltus ». Hegel y déclare que son traité vise à donner une science de l’État, qui est le rationnel, qui est le réel en soi, et interprète le proverbe comme signifiant que la philosophie ne peut pas sauter au-dessus de son temps. Il le traduit : « Ici est la rose, ici il faut danser ! » Mais Érasme avait dans ses Adages une autre lecture du proverbe, qui vient de la fable d’Ésope, le fanfaron : « À présent, fais tes preuves, saute le pas. »

par Pascal Engel

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