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Charles Zacharie Bowao : «Sassou est le principal artisan de la tragédie congolaise »

Publié le Jeudi 6 Juillet 2017
Charles Zacharie Bowao : «Sassou est le principal artisan de la tragédie congolaise »

A quelques jours de l’appel de l’Opposition à manifester pour la libération des prisonniers politiques et la fin des violences dans le Pool, Charles Zacharie Bowao analyse, dans cette interview en deux parties, la situation générale du Congo. 

Comment appréciez-vous la déclaration du président Sassou, selon laquelle « il n’y a pas une crise politique dans le Pool » ?

Les interviews avec Marc Perelman de France 24 et avec Dénise Epoté de TV5 indiquent à quel point M. Denis Sassou Nguesso est le principal artisan de la tragédie que vit notre pays. C’est le comble de l’irresponsabilité. Il y a une crise sécuritaire et humanitaire dans le département du Pool depuis le 04 avril 2016, date de la proclamation des faux résultats de l’élection présidentielle anticipée. Depuis, le Pool est dans un état d’urgence inavoué. On est dans l’illégalité de la légalité, donc dans le faux. Mais, les faits sont têtus. Le Gouvernement illégitime vient de reconnaitre ce contexte d’urgence à la suite du Rapport d’évaluation des Nations Unies du vendredi 23 juin dernier.  Plus de 81000 déplacés dûment recensés(en fait c’est peut-être bien plus) ; une situation de malnutrition à plus de 17% (le seuil tolérable est de 15%); Des villages entiers saccagés ; l’administration désarticulée ; le système scolaire désorganisé, les hôpitaux abandonnés ; des infrastructures détruites ;interruption du transport ferroviaire  entre Brazzaville et Pointe-Noire ; les populations prises en otage dans les forêts ; et qui plus est, des morts civils et militaires à n’en point compter. Tortures, traitements inhumains et dégradants, viols et autres vols, tout fait signe à des crimes contre l’humanité, voire à un génocide. C’est inacceptable.  La crise est d’autant plus politique qu’elle procède du holdup présidentiel de l’année dernière. S’il n’y avait pas eu changement illégal de la Constitution, on n’en serait pas là ...

Qu’aurait-il dit donc ?

M. Sassou n’est pas dans la psychologie d’homme d’Etat. Il est dans le faux en se maintenant au pouvoir par les armes, contre toute possibilité d’alternance démocratique. N’est pas Nelson Mandela qui veut, pour savoir se faire violence au nom de l’intérêt général et de l’humanité de l’homme. Or, le geste et la parole de M. Sassou expriment la volonté de puissance d’un système autocratique dont il est le metteur en scène. Il aurait pu prendre de la hauteur face à ces morts civils et militaires et dire : Ça suffit ! Ainsi, le pays s’offrait la voie salutaire d’un dialogue politique inclusif. C’est la voie de la sagesse que le monde entier lui conseille. Les congolais l’espéraient. Hélas, l’arrogance prend le pas sur l’humilité. Le pouvoir de la tragédie se dévoile sans faux-fuyants. France 24 et TV5 nous renvoient l’image d’un surhomme qui se calfeutre dans le surréalisme d’un acteur qui s’empêtre dans la tragicomédie. C’est pitoyable ! A la manière de Charles De Gaulle, M. Sassou aurait pu dire aux congolais une chose : « Je vous ai compris et Je me retire ! ». Il s’éloigne chaque jour de la grande porte de l’histoire, quitte à entreprendre une dévolution monarchique d’un pouvoir tyrannique, mais qui sublime le faux en se proclamant démocratique. Et tant pis pour le reste !

Quelles peuvent en être les conséquences  politiques ?

La geste présidentielle est surréaliste. La posture communicationnelle de M. Sassou développe chez le Congolais un sentiment paradoxal, à savoir la peur des armes et le refus de la résignation. Pourtant, la volonté de changer les choses se lit sur les visages. On est dans une insalubrité publique où se conjuguent la crise politique postélectorale dont le Pool est l’arbre qui cache la forêt et la crise économico-financière dont le retard consolidé des salaires, des pensions et des bourse est le (rétro)viseur d’une implosion sociale latente.  Il y a un tel brouillage de repères que toutes les peurs sont permises aux niveaux des simples gens. Devant le besoin de survivre, les élites infantilisées s’adonnent à des hypocrisies et à des renoncements blâmables. L’appât du gain conforte la rareté éthique dans les régies financières, au sein de la force publique et à l’échelle du pouvoir  judiciaire. La capacité d’anticipation des pouvoirs publics est anesthésiée. Les institutions en place exècrent  dans la paralysie et excellent dans le culte de la personnalité du chef. Dans cette atmosphère suffocante, l’Opposition républicaine soutenue par l’écrasante majorité des citoyens, refuse de s’accommoder du Coup d’Etat anticonstitutionnel et du holdup présidentiel. C’est cette Opposition là que le pouvoir traite de radicale comme si la gouvernance par les armes n’était pas la plus radicale des stupidités. Puisque cette Opposition républicaine est insignifiante, pourquoi lui interdire d’organiser des réunions ou autres manifestations pacifiques ?  Pourquoi interdire à ses principaux dirigeants, par le seul fait du Prince, le droit de circuler librement à l’intérieur comme à l’extérieur du Pays ? Ceux d’entre nous qui ont chacun droit au passeport diplomatique en sont royalement privés.

Sassou a dit ne pas négocier avec les bandits. Comment envisager une solution à cette crise ?

M. Sassou sait qu’il se trompe de démarche. La malice constitue le revers argumentatif de la Kalachnikov et du canon. Tout justifie la violence d’Etat. Pourtant personne n’est dupe.  Cela fait une année et trois mois que les forces armées et leurs supplétifs sont à la recherche d’un bandit avec qui, par le passé, la paix a été négociée. Non, la violence d’Etat qui se confond à la volonté de puissance d’un individu, est la pire réponse à une crise politique, voire sociétale. Le pays est bloqué. Ne nous voilons pas la face. Le dialogue politique inclusif aurait pu créer les conditions d’une véritable réconciliation nationale. La guerre classique se termine toujours sur une table de négociations entre le gagnant et le perdant. A plus forte raison lorsqu’il s’agit d’une espèce de guerre asymétrique. La Colombie est une parfaite illustration. Refuser le dialogue inclusif c’est créer, à plus ou moins court terme, les conditions d’une perte de pouvoir, soit au travers d’un coup d’Etat militaire (de Palais ou pas), soit à la faveur d’une insurrection révolutionnaire ou populaire. La fiction historique d’une « monarchie républicaine » est une aberration. L’avenir nous le dira !

Sassou a promis la transparence aux législatives de juillet prochain. Comment analysez-vous cette promesse ?

Je n’ai détecté aucune trace de transparence dans ce que dit M. Sassou. C’est bien dommage. Ce qui est constant et transparent dans le geste et la parole présidentiels,  c’est son mépris pour l’Opposition républicaine et sa méprise sur ses dirigeants que nous sommes, nous les Opposants à « son » pouvoir.  Je ne parle pas de l’Opposition collaborationniste ou « constitutionnelle » qui s’est inclinée, par dépit ou par hypocrisie, devant le coup d’Etat anticonstitutionnel et le holdup présidentiel. Cette Opposition-là se dit prête à participer à la mascarade électorale annoncée. En vérité, il s’agit d’une Opposition du pouvoir. Devant l’insalubrité publique ambiante, le refus de mettre en place une Commission électorale véritablement indépendante et la guerre du Pool, la Fédération FROCAD-IDC-CJ3M, refuse l’organisation d’une élection qui ne sera ni libre, ni transparente, ni régulière.  Dans la logique du coup de force permanent et du clientélisme clanique, celle qu’affectionne M. Denis Sassou Nguesso, nous assistons à une atteinte en règle à la cohésion républicaine et à un recul du sentiment de solidarité nationale. C’est un acte obligé, un de plus, dans le spectacle affligeant du Coup d’Etat anticonstitutionnel. Un pas qui nous éloigne de l’apaisement politique et social. Si tant est que nous avons besoin d’un tout petit peu d’éthique en politique, alors nous refusons de cautionner ce retour vicieux à ce que la Conférence Nationale Souveraine de 1991 avait refoulé en proclamant solennellement : « Plus jamais ça ! ».  C’est pourquoi à travers la Déclaration N°005 du 26 mai 2017, le Conseil Fédéral FROCAD-IDC-CJ3M dénonce la convocation des élections législatives et locales comme atteinte à la solidarité nationale et à la cohésion républicaine et exige la tenue d’un dialogue inclusif sous l’égide de la communauté internationale en vue de sortir le pays de la crise actuelle.

Propos recueillis par Jonathan Peillath

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